Les Oeuvres de Mr. Regnard, Tome I.
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Avertissement
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JE ne pretens point faire ici l'Elo-
ge du Livre que je presente au-
jourd'hui au Public, le nom seul
de son Auteur doit lui servir de
lustre, chacun sçait que Mr. Regnard a été un
des plus beaux génies de son siécle, ses piéces
de Théâtre l'aprochent de si près du célébre
Moliere, que l'on ne peut respecter la mémoire
de l'un sans rendre justice aux Ouvrages de
l'autre ; aussi je me garderois de rien ajoûter
au nom qui se lit à la tête de ces Oeuvres, si
je ne me croyois obligé de prévenir le Lecteur
sur quelques legers défauts, qu'il remarquera
dans ce Livre. Il est à présumer que Mr. Re-
gnard n'avoit aucun dessein de faire imprimer
ses Voyages, l'envie de se désennuïer et de
contenter la curiosité de quelques-uns de ses
amis particuliers, étoient, je crois, les seuls
motifs qui l'ont obligé à les écrire ; cela est
d'autant plus facile à persuader, que l'on ver-
ra dans ce Volume plusieurs répétitions copiées
l'une sur l'autre, si mot à mot, qu'il est aise
de juger qu'il les envoyoit à differentes person-
nes ; d'ailleurs le stile en quelques endroits en
paroît négligé, ce qui prouve clairement qu'il
ne prétendoit pas les mettre au grand jour ;
cependant les curieux seront si satisfaits des dé-
couvertes dont Mr. Regnard leur fait part,
qu'ils lui passeront sans peine de legers défauts.
Ce n'est donc point pour eux que je mets cet A-
vertissement à la tête de cet Ouvrage, je ne l'ai
fait que pour le Lecteur satirique, et pour pré-
venir ces objections. Il me demandera sans
doute pourquoi ayant reconnu les fautes que je
lui accuse, je ne les ai point corrigées ? A ce-
la je lui répondrai que plusieurs de nos Auteurs
modernes que j'en avois priez, m'ont avoüé
avec une modestie peu ordinaire à leur profes-
sion, que les négligences peu châtiées de Mr.
Regnard l'emporteroient toûjours sur leurs cor-
rections les mieux fondées ; et je crois effecti-
vement que les fautes legeres de certaines gens
sont plus passables que la perfection de certains
autres. Je me flate que la lecture de ce Livre
rangera mes lecteurs de mon sentiment. Il se
rencontre à chaque pas des beautez dans cet
Ouvrage qui en réparent tellement les petites
défectuositez, que je puis dire avec vérité que
les unes servent de lustre aux autres. Je crois
que toutes les personnes sensées n'auront qu'à
lire pour se confirmer dans ce que je leur avance.
Voyage de Flandres et d'Hollande
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Nous partîmes de Paris le 26.
Avril 1681. par le Carosse de
Bruxelles. Je fus coucher à Sen-
lis, ou se devoit rendre Monsieur de Fer-
court, qui étoit parti de Paris trois jours
auparavant. Nous nous trouvâmes dans le
Carosse tous jeunes gens, dont le plus
âgé n'avoit pas vingt-huit ans. Il y avoit
cinq Hollandois, du nombre desquels
étoit Monsieur de Wasenau, Capitaine
des Gardes du Prince d'Orange. Il se
trouva aussi parmi nous un petit Abbé Es-
pagnol qui alloit prendre possession d'une
Chanoinie à Bruxelles. Ce petit Prêtre
bossu par devant & par derriere, nous
servit de divertissement pendant tout le
chemin. Nous allâmes le lendemain dîner
à Pont & coucher à Gournai, où étoit la
Maison de Monsieur Amelot Président.
Le Château est entouré d'eau, & le Jar-
din est coupé de differens ruisseaux qui
en forment l'agrément. Nous en partîmes
d'assez grand matin pour aller coucher à
Peronne ; cette Ville est nommée la Pu-
celle, à cause de sa fidélité inébranlable,
& que malgré tous les troubles elle s'est
conservée dans la soumission qu'elle devoit
à son Roi. Elle est d'une petite étendüe,
mais extrêmement forte du côté par où
on y entre, à cause des marais qui ren-
dent son approche difficile, & qui forment
quantité de fossez très-larges & fort pro-
fonds, qui font mille détours avant que
d'arriver à la Ville. La Rivière de Som-
me l'arrose & la deffend de ce même cô-
té ; ce qui fait qu'elle est presque inac-
cessible. Ces fossez produisent d'excellen-
tes Carpes, qui sont renommées par tou-
te la France, & des Canards en quantité,
dont les pâtez ne sont pas moins estimez.
De Peronne à Cambray on compte sept
lieuës. Dans le chemin, nous fûmes pris
du mauvais tems, avec tant de violence,
que nos Chevaux effrayez & aveuglez des
éclairs continuels, qui formoient un jour
malgré l'obscurité des tenebres, renver-
sérent le Carosse dans un fossé fort pro-
fond, où nous devions tous finir nos jours
de cette chûte violente ; mais le hazard
voulut que pas un de nous ne fut blessé,
nous en fûmes quittes pour quantité d'eau
qui passa dessus nous, & après que l'on
nous eût pêchez & retirez de ce Carosse,
faits comme des gens qui sortent d'un
bourbier où ils ont enfoncé jusqu'aux
oreilles, nous fûmes obligez de faire
une lieuë & demie à pied, qui restoit jus-
qu'à Cambrai, où nous fîmes une entrée
aussi sale & aussi crottée qu'il est aisé de
s'imaginer.
Cette Ville ne devoit pas faire tout le
bruit qu'elle faisoit dans la France, elle
n'étoit redoutable que par le mal que ses
Garnisons faisoient à nos Païsans, & je
me suis étonné des desordres qu'elle a
causez avant que le plus grand des Rois
l'eût réduite en son obéissance. En effet,
Cambrai de lui-même n'est rien, il n'y a
que la Citadelle qui soit en état de se def-
fendre, & la Ville n'étoit forte que par la
sûreté que lui donnoit cette Citadelle ;
mais les travaux qu'on y fait presente-
ment, font connoître qu'on ne la veut
pas rendre si-tôt, & que les Espa-
gnols qui se faisoient si forts de cette
Place, & qui disoient que si le Roi de
France vouloit prendre Cambrai, il fal-
loit qu'il en fit faire un ; on connoît,
dis-je, qu'ils lui ont donné le dernier
adieu. Cette Citadelle si renommée par
tout le monde fut commencée par Char-
les-Quint, & a été augmentée de plu-
sieurs fortifications qui la rendent une
piéce très considerable. Ses murailles sont
d'une hauteur surprenante, & cela vient
de la grande profondeur que l'on a don-
née aux fossez qui n'a pas apporté d'avan-
tage à ses murailles qui sont presque tou-
tes déracinées. Nous fûmes conduits par
tout par un Officier qui prit plaisir à
nous faire tout voir, & nous montra la
bréche par où les Espagnols sont sortis.
La Ville n'a rien de remarquable que le
Clocher de la Cathedrale, qui est bâti à
jour, avec une délicatesse surprenante.
Nous logeâmes au Corbeau, & fûmes as-
sez mal, à cause de la quantité de Ca-
rosses qui y étoient.
On ne compte pas davantage de Cam-
brai à Valenciennes, que de Peronne à
Cambrai. Cette Ville est située sur l'Es-
caut, & l'on y travaille d'une maniere
à la rendre une Ville imprenable. Nous
y remarquâmes avec soin le lieu par où
elle avoit été prise, & la Porte par où
les Mousquetaires y avoient entré. Cette
Porte est faite comme une Porte de Ca-
ve à barreaux, & faisoit la communica-
tion avec une esplanade : elle n'avoit
point été ouverte depuis plus de 20. ans,
& elle ne le fut que pour porter le Corps
du Major, qui avoit été blessé à une at-
taque qui se faisoit de ce côté. Les Mous-
quetaires pour qui elle n'avoit pas été ou-
verte, poursuivirent les Ennemis, &
trouvant cette entrée continuerent leur
pointe ; & malgré une grêle de balles,
ils pousserent jusqu'à une autre porte,
de laquelle on ne pût abbatre la Herse
qui n'avoit point servi depuis fort long-
tems, & se rendirent Maîtres de la Vil-
le. Nous passâmes dans la Forteresse, &
comme nous avions un espece de Prêtre
avec nous, on nous donna deux Soldats
pour nous conduire. L'on sçait qu'il n'y
a que le coeur des Prêtres qui soit Espa-
gnol en ce Païs, & afin de leur ôter
tout moien de rien entreprendre, on les
veille d'une maniere particuliere : nous
remarquâmes que toutes les femmes é-
toient belles en ce Païs. De Valencien-
nes pour aller à Mons, on va dîner à
Reverain, lieu recommandable, tant par
le séjour que nos Armées y ont fait, que
parce que c'est le lieu qui sépare les ter-
res d'Espagne d'avec celles de France.
Nous arrivâmes d'assez bonne heure à la
Ville, & nous eûmes le tems de la consi-
derer.
Mons, est la Ville Capitale du Hai-
naut, & la premiere qui reconnoisse de
ce côté la domination Espagnole, jusqu'à
ce qu'il plaise à la France de lui faire sentir
son joug. Elle peut passer pour une des
plus fortes du Païs-Bas, à cause de sa si-
tuation, qui se trouve au milieu des Ma-
rais. Les Bourgeois la gardent, & nous
leur vîmes monter la garde dans la gran-
de Place, qui est très-belle. Le Prince
d'Aremberg Duc d'Arscot, de la meil-
leure Maison des Païs-Bas, Grand d'Es-
pagne, en est Gouverneur. Ce qui me
plaît davantage dans Mons, & ce qui
est assez particulier, ce fut le College
Roial des Chanoinesses, fondé par une
............. qui établit cette
Communauté pour y recevoir des Filles
de Qualité, qui y demeurent jusqu'à ce
qu'elles en sortent pour se marier. Ces
Filles font le Service avec une grace par-
ticuliere. Elles ont un Habit qui leur est
propre pour aller à l'Eglise le matin, &
un autre le soir pour aller dans la Ville &
dans toutes les Compagnies, où elles sont
parfaitement bien reçuës à cause de leur
galanterie, dont elles font profession.
Nous montâmes sur la grande Tour, d'où
nous apperçumes toute la Ville, & où nous
vîmes un très-beau Carillon, dont tous
les Hollandois & les Flamands sont fort
curieux.
De Mons, nous fûmes coucher à Notre-
Dame des Halles. Ce lieu de dévotion a
été comme tous les autres, fort mal traité
des Armées qui ont campé aux environs, &
l'on n'a eu aucun égard à la dévotion que
tous les Flamands ont à cette Eglise, de-
diée à la Vierge. Nous vîmes au sortir de
Mons le lieu où s'étoit donnée la Batail-
le fameuse de Saint-Denis, la veille que la
Paix fut publiée dans l'Armée, & le Prin-
ce d'Orange en ayant les Articles signez
sur lui. Nous étions avec un Officier qui
s'y étoit trouvé & qui nous montra les
postes & les lieux qu'occupoient les deux
armées. Cette Bataille porte aussi le nom
de Cassiau à cause d'un petit village qui
est tout contre cette Abbaye, qui a impo-
sé le nom à cette journée.
Nous arrivâmes enfin à Bruxelles la se-
conde Ville du Brabant. Elle est très-
agréable & très-peuplée à cause de la
demeure ordinaire que les Gouverneurs
des Païs-Bas y font, & la quantité des
gens de qualité qui suivent la Cour ;
c'est pour cela qu'elle est appellée la No-
ble. Le Palais du Gouverneur est le plus
somptueux bâtiment de la Ville, tant à
cause de sa grandeur que par un grand
Parc qui sert de promenade à tous les ha-
bitans, & réjoüit la vûe par la quantité de
Fontaines qu'on y voit. Le Prince de Par-
me en est presentement Gouverneur ; il
a mis la milice sur un très-bon pié, & l'a
rétablie par les grandes levées qu'il a faites
sur le peuple qui n'en étoit pas trop con-
tent. L'Hôtel de Ville est un bâtiment
assez curieux : il fut fait par un Italien
qui se pendit de dépit d'avoir manqué à
mettre la Tour au milieu, comme son Epi-
taphe le fait connoître, & cet homme fit
par avance de lui, ce qu'auroit fait un
Bourreau. Il ne méritoit pas moins qu'u-
ne corde pour avoir manqué à un point
où des gens qui n'auroient pas les moin-
dres connoissances de l'Architecture ne
manqueroient pas. Les Eglises de Bruxel-
les comme toutes celles des Païs-Bas sont
très-belles, & fort bien entretenuës. Nous
vîmes dans la Collegiale du nom de Sain-
te Gudule, les trois Hosties miraculeuses,
sur lesquelles on dit qu'on voit quelques
goutes de sang. Nous allâmes voir la
Communauté des Beguines, qui est un
ordre particulier en ce païs. Elles sont
vétuës de blanc dans l'Eglise, & vont par
les ruës avec un long manteau noir qui
leur descend du sommet de la tête &
leur tombe sur les talons. Elles portent
aussi sur le front une petite huppe qui
forme un habillement assez galant, & on
trouve des filles sous cet habit dévot que
j'aimerois mieux que beaucoup d'autres,
avec l'or & les diamans qui les environ-
nent : elles étoient pour lors au nombre
de 800. dans le Beguinage. Le Cours à la
mode est chez eux ce que le Cours est
chez nous. C'est-là que se trouvent toutes
les Dames & les Cavaliers, avec cette dif-
férence néanmoins, que toutes les Da-
mes sont d'un côté & les hommes de l'au-
tre. Nous demeurâmes trois jours à Bru-
xelles avec bien du plaisir, & après a-
voir vû tout ce qu'il y avoit à voir dans la
Ville, nous en partîmes le 16. Mai par
le Canal qui va à Anvers & qui ne nous
conduisit que jusques à .... où nous des-
cendîmes du bateau pour prendre des cha-
riots qui nous devoient conduire à Mali-
nes, que nous voulions voir avant que
d'arriver à Anvers.
Malines est appellée la Jolie, & non sans
raison, car il semble plûtôt que ce soit
une Ville peinte que réelle tant les ruës
en sont propres & bien pavées, & les bâ-
timens bien proportionnez : c'est en ce
Parlement, le premier du Païs-Bas, où
sont renvoyez tous les procès qui en ap-
pellent en ce lieu ; ce qui rend cette Ville
fort recommandable. Cette Province est
démembrée du reste des Païs-Bas, & c'est
un Marquisat séparé. Tout le commun
peuple travaille comme par toute la Flan-
dres à faire des dentelles blanches, qu'on
appelle de ce nom, & le Beguinage qui
est le plus grand & le plus considerable
de tous, n'est entretenu que par ce tra-
vail, que les Beguines exercent, & dans
lequel elles excellent. Ces Beguines sont
des filles ou femmes dévotes qui se reti-
rent dans ce lieu autant de tems qu'elles
veulent. Elles y ont chacune une petite
maison séparée, où elles sont visitées de
leurs parens. Il y en a même quelques-
unes qui prennent des Pensionnaires ; le
lieu s'appelle Beguinage, & les portes s'en
ferment tous les soirs de bonne heure.
Il y a à Malines une Tour qui est fort
estimée pour la hauteur, de laquelle on
découvre extrêmement loin. De Malines
où nous dinâmes, nous fûmes coucher à
Anvers, sur des Chariots de poste, éta-
blis pour partir tous les jours à certaine
heure, & par le chemin le plus beau &
le plus agréable que j'aye jamais fait.
Anvers la premiere & la plus grande
Ville du Brabant, & à qui on pourroit
donner des titres encore superbes,
surpasse toutes les autres Villes que j'aye
vûes, à l'exception de Naples, Rome,
Venise ; non seulement par la magnifi-
cence de ses bâtimens, par la pompe de
ses Eglises, & par la largeur de ses ruës
spacieuses, mais aussi par les manieres de
ses habitans, dont les plus polis tâchent
à se conformer à nos manieres Françoises,
& par les habits & par la langue qu'ils
font gloire de posseder en perfection. La
premiere chose que nous admirâmes en
y entrant, ce fut la beauté de ces super-
bes remparts, qui tous couverts de grands
arbres, forment une promenade la plus
agréable du monde. Ils sont revétus par
tout de pierres de taille & arrosez d'un
fossé d'eau vive qui court tout autour de
la Ville, & qui sert autant à l'embellir
qu'à la deffendre. La Cathedrale est fort
bien bâtie, & le Clocher bâti par les An-
glois, est d'une délicatesse surprenante ;
mais qui pourroit peut-être quelque jour
lui être funeste. On y voit des peintures
admirables, & entre autres une descente
de Croix de Rubens, qui peut passer
pour une piece achevée.
L'Eglise des Jésuites ne céde en ma-
gnificence à pas une de toutes celles
que j'aie vûës en Italie, & d'autant plus
superbe, que le marbre dont elle est
toute bâtie y a été aporté de fort loin &
avec une grande dépense. Toute la Vou-
te est ornée de Quadres de la main des
plus excellens Maîtres. Il est aisé de ju-
ger de la magnificence de cette Eglise,
quand on dira que le seul Balustre de
Marbre qui ferme le Maître-Autel, coû-
te plus de quarante mille livres. Je ne
crois pas aussi qu'on puisse jamais voir
un ouvrage plus achevé. Le marbre est
manié si délicatement qu'il semble qu'il
ait quitté sa dureté naturelle, pour pren-
dre la forme qu'on lui a voulu donner,
& le fléchir comme de la Cire, suivant
la volonté de l'ouvrier. La Citadelle re-
nommée par toute l'Europe pour sa ré-
gularité, est à cinq Bastions ; elle est
plus grande, plus forte, & incompara-
blement mieux faite que celle de Cam-
brai. Son Esplanade est tout-à-fait spa-
cieuse & d'une grande étenduë, mieux
entenduë en cela que celle de Cambrai,
à laquelle on peut aprocher d'assez près,
étant toûjours couvert ; ce qui en a beau-
coup facilité la prise. Nous y fûmes con-
duits par Monsieur Verprost, & menez
dans tous les endroits par un Officier
qui ne voulut pas permettre que nous
allassions sur les Bastions. Nous vîmes
l'endroit par où les Hollandois voulurent
la surprendre, lorsqu'ils firent de nuit
une descente dans la Riviere, & essaié-
rent de passer le fossé avec de petits bâ-
teaux, que chaque homme pouvoit por-
ter sur son épaule ; mais la sentinelle
aiant entendu du bruit donna l'allarme ;
ce qui fit que les Hollandois aiant man-
qué leur coup se retirerent, & laisserent
tous les bateaux & les instrumens qu'on
garde encore dans la Citadelle, & qu'on
nous fit voir comme des marques & des
monumens de la victoire.
Nous nous embarquâmes à Anvers pour
Roterdam. Nous laissâmes la Zélande à
gauche, & passâmes à la vûë de Bergop-
som qui apartient à Monsieur le Com-
te d'Auvergne. Nous fûmes trois jours
à notre navigation, & passâmes à la
Brille. Cette place a fait bien de la di-
vision pendant les troubles de Hollan-
de, qui arriverent il y a environ cent
ans.
Du tems de Philipes II. Fils de Char-
les-Quint, les dix-sept Provinces étoient
gouvernées par ...... Soeur de Charles-
Quint, & par conséquent Tante de l'Em-
pereur, qui en étoit maître, & qui a vou-
lu lever sur ces Peuples certains droits
nouveaux, & introduire parmi eux l'In-
quisition. Les Hollandois s'opposérent à
ces nouvelles déclarations, & le Prince
d'Orange soutenu du Comte de Horn,
& de ...... à la tête de la populace, fi-
rent des remontrances à la Gouvernante
qui lui proposérent deux cens articles,
sur lesquels ils vouloient qu'on leur don-
nât satisfaction. Cette femme surprise de
ce tumulte, se retourna vers un des pre-
miers de son Conseil, qui lui dit comme
en se moquant, qu'elle ne devoit point
se mettre en peine de ces gens qui n'é-
toient que des gueux ; ce qui aiant été
raporté à ce Peuple mutiné, il en de-
vint si courroucé, qu'ils formérent entre
eux un parti qui depuis a été apellé le
parti des Gueux. La Gouvernante cepen-
dant étant retournée en Espagne, & con-
noissant le naturel remuant des Peuples
des dix-sept Provinces, ne voulut pas s'y
faire voir qu'elles ne les contentât sur une
partie des Articles qu'ils demandoient ;
ce qui fit que Philipes II. envoia le Duc
d'Alve qui depuis a tant fait de carnage,
& a été cause de l'entiere rebellion de
ces Provinces. On dit qu'il a fait mourir
par la main du Bourreau plus de dix-huit
mille personnes. Il ne fut pas plûtôt à
Bruxelles qu'il y convoqua les Etats. Le
Comte de Horn ne voulant point paroî-
tre Chef de la Sédition y alla ; mais le
Prince d'Orange craignant les Espagnols
dont il se défioit, sortit des Etats pour
ne point s'y trouver, & le Comte de
Horn rencontrant le Prince d'Orange qui
s'absentoit : adieu, lui dit-il, Prince sans
Terres ; à quoi le Prince répondit, adieu
Comte sans tête. Comme en effet cela
se trouva vrai, & aiant été arrêté aux E-
tats, on lui fit sauter la tête avec une
quantité presque innombrable de gens
qu'on croioit suivre son parti ou qui é-
toient suspects ; étant un crime de Leze-
Majesté parmi les Espagnols d'être seu-
lement suspect à son Prince. Le Prince
d'Orange voiant par la mort du Comte
de Horn & de ses Adherans, qu'il avoit
très-bien fait de se sauver, voulut encore
songer à son salut, & apuiant la faction
des Mécontens, il se mit à leur tête, &
après plusieurs combats, où il eût toû-
jours du dessous, il prit enfin la Brille,
d'où le Duc d'Alve prétendit le chasser ;
mais n'en aiant pu venir à bout, il don-
na occasion à ces tableaux que l'on a faits
de lui, dans lesquels il est dépeint par
dérision avec des Lunettes sur le nez,
parce que Brille en Hollandois signifie
Lunette. La Hollande se divise en sept
Provinces-Unies, qui sont la Guel-
dre, la Hollande, la Zélande, Utrecht,
la Frise, l'Overissel, & Groningue.
Nous arrivâmes à minuit à Roterdam,
& nous fûmes obligez de passer par des-
sus les murailles pour entrer dans la Ville
dont les portes étoient fermées. Cette
Ville est la seconde de tout le païs, &
il est aisé de juger de sa richesse par la
quantité des Vaisseaux qu'on y voit abor-
der de tous les païs, & qui emplissent
le Canal de la Ville qui est extrêmement
large. Cette Ville est remarquable par l'é-
tenduë de son commerce, & par la beau-
té de ses maisons, qui ont toute la pro-
preté qu'on remarque dans toutes les Vil-
les de Hollande. L'on voit au milieu d'u-
ne grande Place la Statuë d'Erasme qui
étoit natif de cette Ville, & qui a assez
bien mérité de la Republique pour avoir
une Statuë en Bronze sur le Pont qui est
au milieu de la grande Place. Nous par-
tîmes de Roterdam sur les deux heures
après-midi par les Barques qui sont d'une
commodité admirable par toute la Hol-
lande. Elles partent toutes en différentes
heures, & à une demi-heure l'une de
l'autre ; ce qui fait qu'à toutes les demi-
heures du jour & de la nuit, il part de
commoditez qui vont en cent endroits
différents, & qui sont si ponctuelles, que
le cheval est attelé à la Barque lorsque
l'heure est prête de sonner, & qu'à peine
elle a frapé, que le cheval marche. Nous
passâmes à Delf petite Ville à deux lieuës
de la Haye, où nous vîmes le frere d'un
de nos amis que nous avions laissé escla-
ve en Alger. Nous entrâmes dans le prin-
cipal Temple de la Ville, où nous vî-
mes le Tombeau du fameux Amiral
Tromp. Nous arrivâmes le soir à la Haye,
le plus beau & le premier Village du
monde ; c'est le lieu où le Prince d'Oran-
ge fait sa résidence ordinaire. Il n'y étoit
pas pour lors , & il étoit allé à une chas-
se generale qui se faisoit en Allemagne,
sur les terres de ..... avec le .....
Le Prince d'Orange s'apelle Guillau-
me III. de Nassau. Ces dernieres Guerres
ont servi à le rendre recommandable dans
la Hollande, & à le faire déclarer Sta-
touder, Capitaine Général des Armées des
Provinces-Unies des Païs-Bas, & grand
Amiral. Les Etats lui accordent pour ce-
la une pension de cent mille francs, &
font la dépense de toute sa Maison. Quel-
ques remuans lui ont voulu mettre en tê-
te de se faire déclarer Souverain dans la
Hollande, pendant qu'il étoit maître ab-
solu de toutes les troupes ; mais les plus
politiques lui ont fait connoître premie-
rement la difficulté de son dessein, & enten-
dre ensuite que quand il seroit assez heu-
reux pour le mettre en exécution, il ne
pourroit jamais se maintenir dans cette
souveraineté, la Hollande étant un païs
qui périroit bien-tôt si elle étoit gouver-
née par un particulier, & si elle cessoit
d'être Republique, à cause des grands
frais qu'il faut renouveller continuelle-
ment pour la conservation du Païs, &
des grandes levées qu'un Prince seroit o-
bligé de faire sur ses sujets, que des Ré-
publicains qui se repaissent du titre spé-
cieux de liberté, donnent avec plaisir,
n'aiant tous pour but que la même chose ;
ce qui fait qu'il n'y a point de païs plus
vexé d'Impôts & de Subsides que la Hol-
lande, & ces Peuples se flattent que com-
me ce sont eux qui se les imposent, ils
sont libres de se les ôter lorsqu'ils le
veulent. Ce conseil le plus sûr & le plus
politique, fut suivi du Prince d'Orange,
qui s'en trouva bien.
Les Etats de Hollande se tiennent à la
Haye, ce qui contribuë beaucoup à sa
magnificence. Les maisons des particu-
liers sont très-belles ; mais le Palais du
Prince n'a rien de remarquable : au con-
traire, il est étonnant de voir qu'il soit si
mal logé, & qu'il y ait des Bourgeois
qui habitent des maisons plus superbes.
Nous y vîmes les Chambres des Etats,
dont il y en a une assez belle & que
Monsieur Del.... disoit qu'il entrepren-
droit de faire dorer pour deux mille é-
cus, quoique par la supputation de tout
le monde, il y dût entrer pour plus de
dix mille écus d'or ; mais il dit qu'il en-
tendoit qu'on le lui fournit. Monsieur
Davaux y étoit pour lors Ambassadeur.
Nous le vîmes en deüil à cause de la mort
recente de Monsieur le Chevalier de
Mesmes son beau-frere, que j'ai vû à Ro-
me, & qui avoit été tué depuis peu d'un
coup de pierre.
On voit en sortant du Château une
porte qui est proche le logis de Mon-
sieur ..... le lieu où se fit le massacre
du Pensionnaire de With, qui fut tué par la
populace au commencement de la Guer-
re ; tout cela par les menées du Prince
d'Orange à cause qu'il avoit été fait de-
puis peu un Edit, par lequel il étoit
deffendu de reconnoître le Prince d'O-
range pour Souverain, que le peuple
vouloit reconnoître tel.
Le Prince Guillaume de Nassau qui
étoit à la tête des Mécontens, lorsqu'ils
secoüérent le joug Espagnol, se compor-
ta si généreusement dans toute cette
rebellion, qu'après avoir forcé l'Espagnol
par la Paix à reconnoître les Hollandois
& leur République, pour Souverains,
ils se trouverent obligez de récompenser
sa vaillance en lui donnant le titre de
Protecteur des Etats. Ce titre est dévolu
à ses Successeurs ; mais le Conseil des
Provinces, & particulierement les de
With qui faisoient une faction particulié-
re, & qui en entraînerent d'autres avec
eux, firent cet Edit perpetuel par lequel
ils déclaroient qu'on ne pourroit jamais
proposer le Prince d'Orange pour Sou-
verain, & le firent même signer au Prin-
ce d'Orange d'aujourd'hui encore jeune.
La Guerre de France est arrivée sur ces
entrefaites, & le peuple aprehendant la
domination des François, & croiant que
s'ils avoient le Prince d'Orange à la tê-
te de leurs armées ils feroient des mer-
veilles, le proposérent ; mais étant arrêté
par cet Edit perpetuel, ils éclatérent contre
de With, le Général des Troupes, & le
firent arrêter, l'accusant du crime de tra-
hison, & d'avoir voulu perdre l'Etat ;
mais n'aiant point trouvé de sujet pour
le faire mourir, on se contenta de le
bannir pour contenter le peuple & la
Faction du Prince d'Orange. Son frere
le Pensionnaire à la Haye pour les affai-
res de la Province de Hollande, deman-
da permission de le voir ; mais en voulant
entrer dans la prison, le peuple mutiné
souffrant impatiemment la vûë d'un hom-
me qui s'oposoit à ses menées, se rua des-
sus lui, & l'assassina cruellement sur la pla-
ce, & le traînérent un peu plus loin où
ils le pendirent. Chacun accourut à ce
spectacle, & le peuple étoit si animé, qu'il
le coupa en pieces, dont chacun prit des
morceaux de chair qui se vendoient quel-
ques jours après fort cher à ceux qui n'a-
voient pas eu le plaisir d'assister à cette
boucherie. Le peuple qui est une bête fe-
roce qui se porte toûjours dans les extre-
mitez, parce qu'il agit sans raison, & qui est
timide par excès ou impétueux dans l'ex-
trêmité, n'est pas à se repentir de cette
action. Il reconnoît que cet Edit étoit
fait pour son utilité, & la mort du Pen-
sionnaire a été le premier échec qui ait
été donné à la République.
Les Provinces-Unies doivent, après
le Ciel, leur liberté aux Princes d'Orange,
qui ont tant fait qu'ils ont obligé le Roi
d'Espagne à signer leur liberté, & à les
reconnoître pour peuples libres, indépen-
dans de tout autre : ce qui est une cir-
constance fort remarquable. Guillaume
I. cimenta de son sang les fondemens de
cette République. Maurice & Henri ses
fils en accrurent la splendeur par le gain
de plusieurs Batailles. Guillaume II. é-
gala les autres, mourut fort jeune, & laissa
pour Successeur de ses vertus, Guillau-
me III. du nom Prince d'Orange d'à pre-
sent, Fils de Guillaume II. & de Marie
Stuart, fille aînée de Charles I. Roi d'An-
gleterre qui eut la tête coupée. Guillaume
II eût la trente-six ou trente-septiéme an-
née de son âge, Guill.III. qui a épousé la
Voyage de Dannemarck et de Suéde
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Le Cercueil qui enferme le corps de
Federic III. dernier Roi de Dannemarck
& Pere du regnant, est très-riche, cou-
vert de quantité d'ouvrage d'argent.
Coppenhague est située sur la Mer
Baltique fort avantageusement. Elle est
Frontiere du côté de la Province de Chau-
ne, & a soutenu le Siége fort vigoureu-
sement pendant deux ans contre le
grand Gustave Adolphe, pere de la Rei-
ne Christine que nous avions vûë à Ro-
me. Les Clochers de Sainte Marie por-
tent les marques de ce Siége.
Le Louvre est un Bâtiment fort com-
mun, couvert de Cuivre, qui fut autrefois
la demeure des Evêques, quand les Rois
tenoient leur Cour à Rochild. L'ecurie
est belle & très-longue, fort bien rem-
plie de chevaux, & le Manége qui est
auprès, est une piéce assez curieuse. Ce
fut où l'on fit le Carousel, quand la
Reine de Suéde sortit de Coppenhague.
Il n'y a donc rien de considérable à
voir en cette Ville pour les Bâtimens ; si
vous exceptez le Palais de la Reine me-
re, le jardin du Roi, & celui du Duc
de Guldenleu, c'est ainsi que s'apellent
tous les premiers Bâtards des Rois de
Dannemarck, & qui veut dire, Lion
doré : & quand le Roi régnant a un Gul-
denleu, celui du défunt prend le titre
de Haute-Excellence.
Nous fûmes quatre jours & quatre nuits
à faire cent vingt lieuës, & nous arrivâ-
mes à Coppenhague le Jeudi à porte ou-
vrante, où nous logeâmes au Krants.
Le Roi Federic III. étoit Archevêque
de Brême, & fut élû Roi par le decès
de son aînée. Il eut six enfans, deux Gar-
çons & quatre Filles : Le Roi Christian,
le Prince Georges. L'aînée des Filles An-
ne Sophie a été mariée au Duc de Saxe
Georges III. une autre au Duc de Hols-
tein, la troisiéme Sophie Amelie, à Guil-
laume Palatin du Rhin, Frere de Mada-
me d'Orleans; & la quatriéme la plus
jeune, Ulrique-Eleonor, au Roi de Suede.
Le Roi Christian V. à present regnant
a cinq enfans, trois Garçons : Le Prince
Federic âgé d'onze ans, le Prince Chris-
tian de six, & le Prince Charles d'un.
Deux Filles, la premiere s'appelle Sophie,
& l'autre .......
La Tour de l'Observatoire sur laquel-
le un carosse peut monter, est une piéce
fort curieuse. Elle fut bâtie par Féderic
IV. Du haut de la Tour on découvre tou-
te la Ville, qui ne nous parut pas fort
grande ; mais presque de tous côtés envi-
ronnée d'eau. On y voit un Globe Celes-
te de Cuivre fait de la main de Tycho-
Brahé Mathématicien fameux, originai-
re du Païs.
La Bourse est un fort beau Bâtiment
qui fait face au Louvre. Son Clocher est
d'une maniere assez particuliere, quatre
Lézards dont les queuës s'élevent en l'air
en forment la Fléche, c'est-là où se ven-
dent toutes les curiosités comme au Pa-
lais.
On voit dans le Port les Vaisseaux du
Roi au nombre de cinquante ou soixan-
te, dont l'Amiral est de cent piéces de
Canon. Les Rois de Dannemarck n'ont
jamais mis plus de Vaisseaux en Mer, &
la derniere Bataille qu'ils remportérent
sur les Suédois, leur a acquis un renom
éternel.
L'Arsenal est garni de quantité de très-
belles pieces de Canon : il y en a même
d'acier fort poli, qui ont été faites en
Moscovie. On voit au-dessus une Salle
pleine d'Armes pour soixante mille hom-
mes ; un chariot qui va de lui-même,
& un autre dans les rouës duquel il y a
une Horloge qui sonne d'heure en heure
par le mouvement des rouës. Toutes les
dépoüilles que les Danois remportérent
ces dernieres guerres sur les Suédois, s'y
voyent avec tout l'Equipage des dix-sept
Vaisseaux qu'ils prirent pour une seule fois.
Le Cabinet du Roi est au-dessus de la
Bibliothéque. Ce sont plusieurs Cham-
bres remplies de curiosités ; entr'autres,
une queuë de Cheval qui est la marque
d'autorité, & que les Bachas mettent de-
vant leurs Tentes lorsqu'ils sont à l'Ar-
mée ; le Grand Seigneur trois, & le Vi-
zir deux. Nous y vîmes une belle Mandra-
gore femelle. Les Pantoufles d'une fille
qui fut Taponata sans en rien sentir. L'on-
gle qu'on dit être de Nabuchodonosor,
& un des Enfants de cette Comtesse de
Flandres qui en mit au monde autant que
de jours en l'an.
Le Roi est un Prince assez bien fait,
qui se plaît à tous les exercices, com-
me la Chasse, & monter à Cheval. Il
est âgé de trente-quatre ans, & a épou-
sé Charlotte-Amelie Landgrave de Hesse.
Il n'y a point de Langue plus propre
à demander l'Aumône que la Danoise,
il semble toûjours qu'ils pleurent.
Les Royaumes de Dannemarck & de
Norwege apartiennent au même maître.
Ils regardent au Levant le Royaume de
Suéde, au Couchant l'Angleterre, au
Nord ils ont la Mer Glaciale, & au Mi-
dy l'Allemagne, à laquelle ils sont atta-
chés vers l'Isthme par le Duché de Hol-
stein. Cette partie est presentement appel-
lée Jutlande, que les Anciens connois-
soient sous le nom de Chersonese-Cimbri-
que entre l'Ocean & la Mer Baltique.
Le Dannemarck est un Païs très-gras
& très-abondant, consistant en quantité
d'Isles, dont les plus renommées sont Ze-
land, Falster, Langeland, la Land, &
Fune, renommée par cette derniere victoi-
re qui sauva le Royaume de sa perte to-
tale, lorsque les Danois secondés des
Hollandois, défirent Charles Gustave
dans cette Isle, lequel avoit tenu deux
ans Coppenhague assiégé. Le Roi de
Dannemarck est encore maître de l'Isle
d'Islande, qu'on croit être l'Ultima Thu-
le connuë des Anciens. Cette Isle malgré
les Neiges qui la couvrent, ne laisse pas
d'avoir des Montagnes blûlantes qui vo-
missent les feux, & les flâmes de leur
sein, & auxquels les Poëtes comparent
le sein de leur Maîtresse. Il y a des Lacs
fumans qui convertissent en pierre tout
ce qu'on y jette, & plusieurs autres mer-
veilles qui rendent cette Isle recomman-
dable. La Norwege s'étend tout le long
de la côte de la Mer, jusqu'au Château
de Wardhus, qui est par de-là le Cap du
Nord, en aprochant du côté de la Mer
Blanche, sur laquelle est Archangel Port
de Mer de Moscovie. Cette étenduë de
terre lui a été laissée par le traité de paix,
fait entre Federic III. & Charles Gustave
deffunts Rois de Suéde & de Danne-
marck. La Groenland lui apartient aussi ;
mais cette terre n'est habitable que trois
mois de l'année que l'on choisit pour la
pêche de Baleine.
La Suéde a été jointe à ces deux
Royaumes plusieurs fois par les Alliances
qui se faisoient des Princes ou des Prin-
cesses de ces Nations. Mais la Suéde en a
été entiérement séparée sous Gustave pre-
mier du nom, Chef de la famille de Vaza,
qui s'en fit couronner Roi l'an 1528. &
y introduisit la Religion Luthérienne
dans le même tems que Christian III. lui
donnoit entrée dans le Dannemarck. Ce
Royaume a toûjours été électif aussi-bien
que la Suéde ; mais Federic III. après a-
voir soutenu quantité de Guerres contre
ses voisins, & avoir sauvé l'Etat par sa va-
leur & par sa vigilance, fit déclarer le
Royaume successif & héréditaire.
Federic III. du nom Fils de Christian
IV. qui regna plus de 60. ans, & d'Anne-
Catherine Soeur de Jean Sigismond Ele-
cteur de Brandebourg, est Pere du Roi
d'à present Christian V. Il fut Archevêque
de Brême avant qu'il parvînt à la Cou-
ronne par la mort de son Pere, & de son
aîné qui le devança d'un an, & épousa
l'an 1643. Sophie Amelie fille de Geor-
ges Duc de Brunswic & Lunebourg, &
d'Anne-Eleonor fille de Loüis Land-
grave de Hesse, Chef de la branche de
Darmstat. La derniére réunion de ces
Royaumes arriva en 1583. par le mariage
de Haquin fils de Magnus V. Roi de
Suéde, & de Inselburge heritiére de Nor-
wege, avec Marguerite fille aînée de
Walmar IV. Roi de Dannemarck.
La derniére séparation arriva comme
j'ai dit en l'an mille cinq cens vingt-huit,
au sujet de la tirannie que Christian III.
exerçoit contre les Suédois, il obligea
ceux de Stockholm de lui donner des ôta-
ges, & ne les en traitoit pas moins cruel-
lement. Gustave de Vaza qui étoit un des
ôtages se sauva en Suéde, & se fit
Chef de ce Peuple oprimé qui l'élût Roi,
& secoüa la domination du Roi de Dan-
nemarck.
Charles XI. à present regnant a épousé
Ulrique Eleonor, soeur du Roi de Dan-
nemarck, de qui il a eu une fille pour
premier enfant, en Juillet 1681.
Nous aprîmes en Dannemarck ce que
c'étoit qu'un Virschat. Monsieur l'Am-
bassadeur prit lui-même la peine de nous
en informer, & de nous dire que ces di-
vertissemens se faisoient ordinairement
l'hyver, pendant lequel tems le Roi vou-
lant se divertir, ordonne un Virschat
dans toute sa Cour, & se met lui-même
de la partie.
Toute la Cour paroît en différens mé-
tiers avec des habits conformes à l'Art
que chacun professe & que le sort lui a
donné. Le Roi de Dannemarck y parut
la derniére fois en Charbonnier, & on
nous dit que rien n'étoit si plaisant que
cette sorte de Mascarade. Elle ne se pra-
tique pas seulement en Dannemarck,
mais aussi en Suéde, & par toute l'Alle-
magne.
Il est à remarquer que la Justice est
parfaitement bien administrée en Danne-
marck, & qu'il se tient tous les ans une
Chambre établie pour juger en dernier
ressort tous les procès de Royaume, &
qui ne finit point qu'elle ne les ait tous
terminés.
La Garde du Roi de Suéde est de Dra-
bans à pied & à cheval, habillés de bleu,
doublé de jaune, & une grande Casaque
de même. Le Roi a toûjours quarante
mille hommes que les Provinces lui en-
tretiennent en paix & en guerre, &
les plus riches en fournissent deux, l'un
de Cavalerie & l'autre d'Infanterie.
DE LA SUEDE.
------------
Ce que nous apellons presentement
Suéde, étoit autrefois apellée Scan-
die ou Scandinanie, qui n'est pour ainsi
dire qu'une presqu'Isle, qui s'étend en-
tre l'Ocean & la Mer Baltique, & le
Golfe Bothnique.
Cette Province n'est pas des plus ferti-
les par tout. La Lapponie est la sterilité
même, & ce peuple que j'ai eu la curio-
sité d'aller voir au bout du monde, est
entiérement abandonné de la nourriture
du corps & de l'ame, n'aiant ni le pain
materiel, ni l'Evangelique. Mais la Go-
thie & Ostrogothie sont des Païs qu'on
peut comparer à la France pour leur fer-
tilité, & la terre y est si bonne, qu'elle
donne en trois mois ce qu'elle produit
en neuf en d'autres endroits. Les autres
lieux où l'on force la nature pour l'obli-
ger à nourrir les habitans, sont la Schau-
ne, la Schanmolande, Langermanie, la
Finlande, & c'est dans ces lieux où la
nature refusant la fertilité des Plaines,
accorde l'abondance des Forêts que les
habitans brûlent l'Hyver, pour semer
l'Eté prochain du grain sur les cendres,
qui y vient en perfection, & en moins de
tems que par tout ailleurs.
Les Suédois sont naturellement braves
gens, & sans parler des Goths & des
Vandales, qui franchissant les Alpes & les
Pyrennées, se rendirent Maîtres de l'Italie
& de l'Espagne ; considerons de nos
jours un Gustave Adolphe, l'honneur des
Conquerans, suivi de très-peu de Suedois,
qui passa victorieux toute l'Allemagne
comme un éclair, & qui fit ressentir à
tous les Princes la valeur de ses armes.
Voions un Charles Gustave dernier Roi
de ce Païs qui réduisit les Danois ses plus
fiers ennemis, à se retirer dans leur Vil-
le Capitale qui leur restoit seule de tout
le Royaume, où il les assiégea pendant
deux ans, qui après plusieurs Batailles
vint finir ses jours à Gottenbourg d'une
fièvre à l'âge de 37. ans le 12 Février
1660.
Ce Prince, qui n'a jamais fait que des
merveilles, obligea aussi le Ciel à le secon-
der & à le secourir, & à faire des mira-
cles pour lui. Il affermit les Eaux du Belt
pour lui donner occasion d'entreprendre
une action Héroïque. Charles VII. fit pas-
ser toutes ses Troupes sur une Mer gla-
cée de deux lieuës de large, avec tout
le Canon, & y campa plusieurs jours a-
vec une intrépidité de coeur, qui surpre-
noit tous les autres, & qui lui étoit na-
turelle. Si ce Prince étoit grand Guer-
rier, il ne fut pas moins politique, & il
le fit bien voir pendant le Gouverne-
ment de la Reine Christine, qui s'amu-
sant à consulter quantité de Sçavans,
qu'elle faisoit venir de toutes parts & qui
ne lui apprenoient pas l'Art de regner, lui
donna occasion de captiver l'esprit de
tous les Senateurs, rebutez du Gouver-
nement de cette Reine, qu'ils obligérent
à abdiquer le Roiaume entre ses mains.
Le grand Gustave-Adolphe n'a-t-il pas
montré le chemin à ce digne Successeur ?
& après avoir mené une vie toute he-
roïque & toute guerriere, il la finit
dans le champ de la victoire, & au mi-
lieu de ses Armées, d'un coup de mous-
quet qui ôta à l'Europe son plus grand
Conquerant.
La Reine Christine a été un digne re-
jetton de ce Grand Prince ; cette Prin-
cesse avoit l'ame toute Roiale, & a épui-
sé toutes les loüanges des grands Hom-
mes. Elle auroit regné plus long-tems,
si elle eût été plus maîtresse d'elle-même,
& la jalousie qu'elle excita parmi les Sena-
teurs, qui voioient impatiemment les der-
niéres faveurs qu'elle accordoit au Ristrosse
dont elle eut des enfans, lui ôta la Cou-
ronne de dessus la tête. Elle changea de
Religion à la persuasion d'un Ambassa-
deur d'Espagne qui lui promit qu'elle é-
pouseroit le Roi son Maître, si elle vou-
loit se faire Catholique. Elle est demeu-
rée à Rome presque tout le tems qu'elle
a quitté le Sceptre, où elle s'entretenoit
de dix mille écus de pension que le Pape
lui donnoit tous les ans jusqu'à ce que le
Roi de France l'aît fait rentrer dans tous
ses biens. Elle s'étoit reservée les Isles
fertiles Daland, & de Gotland qui sont
sur la Mer Baltique ; mais elle les a
échangées depuis peu contre le territoire
de Horcopin en Ostrogothie.
Charles XI. à present regnant, est fils
de Charles Gustave, Comte Palatin, de
la Maison de Deux Ponts, & de Hedui-
ge Eleonor, Fille puinée du Duc de
Holstein. C'est un Prince qui ne dément
point la générosité de ses Ancêtres, &
son port fier & roial fait assez voir
qu'il est du Sang des illustres Gustaves.
Les inclinations de ce Prince sont tou-
tes martiales, & n'aiant plus d'ennemis
à combattre, sa plus grande occupation
est d'aller à la Chasse aux Ours. Cette
Chasse se fait mieux en Hyver qu'en Eté,
& lorsque quelque Païsan a découvert
leurs passages, par les traces qui sont im-
primées dans la neige, il en donne avis
au Grand Veneur, qui y conduit le Roi.
L'Ours est un animal intrépide, il ne fuit
point à l'aspect de l'homme ; mais il pas-
se son chemin sans se détourner. Quand
on l'aperçoit assez proche, il faut descen-
dre de Cheval & l'attendre jusqu'à ce qu'il
soit fort près de vous, & vous le faites
lever sur ses pattes de derriere, par un
coup de siflet que vous donnez : c'est le
tems qu'il faut prendre pour le tirer, &
il est fort dangereux de ne le pas blesser
mortellement ; car il vient de furie se
jetter sur le Chasseur, & l'embrassant des
pattes de devant, il l'étouffe ordinaire-
ment ; c'est pourquoi il faut avoir enco-
re un pistolet, pour lui lâcher à bout
portant, & un épieu pour la derniere
extrémité. Nous en vîmes un à Stokholm,
que le Roi avoit tué lui-même, en secou-
rant son favori Vaqmester, qui en étoit
presque étouffé. Cet animal est couché
trois ou quatre mois de l'année, & ne
prend pour lors aucune nourriture qu'en
suçant sa patte. Le Roi a toujours autour
de lui trois ou quatre petits Ours, à qui
on coupe les dents & les ongles tous les
mois.
J'ai connu à Coppenhaguen Monsieur
de Martangis, Ambassadeur, qui me fit
mille amitiez. Je joüai plusieurs fois avec
lui. Il me mena chez Madame la Com-
tesse de Rantzau, dont le mari a été Am-
bassadeur en France, j'y soupai avec les
belles Dames de Revinselau & Grabe,
deux soeurs, dont la derniere peut passer
pour un chef-d'oeuvre de beauté. J'y vis
aussi Madame de Ratelan, & Monsieur
du Boineau, Rochelois, Capitaine de
Roi, qui avoit quitté le service à cause
de la Religion.
Je partis de Coppenhaguen pour Stok-
holm le premier Juillet. Nous vîmes
Federisbourg, le lieu de plaisance du
Roi, qu'on peut appeler le Versailles du
Dannemarck. La Chapelle en est magni-
fique, la Chaire, & le Tabernacle, & quan-
tité d'autres figures, sont d'argent massif ;
mais ce qui me parut de plus curieux,
fut un Orgue d'Ivoire de sculture qu'on
dit avoir couté quatre-vingt mille écus.
L'Oratoire du Roi, qui est derriere la Cha-
pelle, & d'où il entend le service, est un
lieu où l'on n'a rien épargné pour le rendre
magnifique. On nous mena par tous les
apartemens du Château, & nous n'y re-
marquâmes rien de beau que la grande
Salle, qui est au haut, dont on peut ad-
mirer le lambris ; la variété des couleurs
forme un aspect magnifique, & conten-
te admirablement la vüe.
De Federisbourg, nous vînmes coucher
à Elsenoeur, où est le détroit du Sund ;
c'est-là que tous les Vaisseaux paient au
Roi de Dannemarck. Les Vaisseaux Sué-
dois sont exemts de paier aucun tribut :
ce qui fait que la plûpart des Vaisseaux
prennent Banniere Suedoise, qui est de
bleu, avec une croix jaune. Ce passage
est gardé d'un bon Château ; mais je ne
crois pas qu'il soit bien difficile d'y pas-
ser sans rien paier. Nous couchâmes-là
chez l'Agent du Roi de France, qui est
Irlandois. Nous passâmes le lendemain à
Helsimbourg, avec un vent contraire.
Cette Ville a soutenu dans ces dernieres
Guerres assez long-tems contre les efforts
des Danois ; il y périt plus de six mille
hommes en huit jours de tems. Ils la pri-
rent enfin ; mais ils l'ont renduë, comme
toutes les autres Places qu'ils avoient pri-
ses à la Couronne de Suede.
Nous vîmes en passant Ryga, Engel-
holm, la Holm, Halmstad, Ville forti-
fiée & recommandable par la derniere
Bataille que le Roi de Suéde y donna.
Ce fut là le premier combat qu'il soutint
& la premiere Victoire qu'il remporta,
aidé de Mr de Feuquiere, Lieutenant
Genéral de Armées du Roi, & Ambassa-
deur auprès du Roi de Suéde. Ce fut dans
cette même Bataille que ce jeune Roi se
laissant emporter à son courage, & se
croiant suivi de son Régiment de Drot-
bans, qui sont ses Gardes, avec lequels
il se croit invincible, s'avança seul au
milieu de l'Armée ennemie, cherchant
par tout le Roi de Dannemarck, & l'a-
pellant à haute voix, & ne le trouvant
point, il se mit à la tête d'un Régiment
ennemi qu'il trouva sans Capitaine, fai-
sant le commandement en Allemand,
comme toutes les Nations du monde, &
le conduisit au milieu de son Armée, où
il fut haché en piéces.
De Halmstad nous allâmes à Jenyco-
pin, dont la situation sur le bord du Ve-
ser, Lac qui a huit lieuës d'étenduë, est
admirable. On va ensuite à Grenna, Nor-
copin, Lincopin, Nycopin, Vellit, &
nous arrivâmes à Stokholm le Lundi à
onze heures du soir, aiant été six jours à
marcher continuellement, & le jour &
la nuit par des Roches & des Bois de
Pin & d'Espieras, qui forment la plus bel-
le vûë du monde. Nous fîmes ce chemin
dans un Chariot que nous achetâmes qua-
tre écus à Drasé, & nous remarquâmes
les Maisons des Païsans, qui sont faites
à la Moscovite, avec des Arbres entre-
lassez. Ces Gens ont quelque chose de
sauvage, l'air & la situation du Païs leur
inspire cette maniere.
Le mille de Suéde à 6600. toises, &
celui de France 2600.
Stokholm est une Ville que sa situation
particuliere rend admirable. Elle se trou-
ve située presque au milieu de la Mer
Baltique, au commencement du Golphe
Botnique. Son abord est assez difficile, à
cause de la quantité des Rochers qui l'en-
vironnent : mais du moment que les Vais-
seaux sont une fois dans le Port, ils sont
plus en sûreté qu'en aucun endroit du
monde ; ils y demeurent sans Ancres & s'a-
prochent jusques dans les Maisons. Stok-
holm est la Ville de la Mer Baltique du
plus grand commerce, & comme cette
Mer n'est navigable que six mois de l'an-
née, rien n'est plus superbe que la quan-
tité des Vaisseaux qui se voient dans son
Port depuis le mois d'Avril, jusqu'au
mois d'Octobre.
Si-tôt que nous fûmes arrivez à Stok-
holm, nous allâmes saluer Monsieur de
Feuquieres, Lieutenant des Armées du
Roi, qui y étoit Ambassadeur depuis dix
ans. Il nous reçut avec tout l'accueil pos-
sible, & nous mena le lendemain baiser
la main du Roi. Ce Prince âgé de 25.
ans, est Fils de ......... Prince
de Holstein, entre les mains duquel la
Reine Christine, Fille de Gustave Adol-
phe, dernier Roi de la Maison de Vasa,
laissa la Couronne de Suéde, lorsqu'elle
voulut se défaire du Gouvernement, &
changer de Religion.
Son humeur est toute martiale, les
Exercices de la Guerre & de la Chasse
lui sont familiers, & il n'a pas de plus
grand plaisir que celui qu'il prend dans
ces travaux. Nous eûmes l'honneur de
l'entretenir pendant près d'une heure,
& le plaisir de le contempler tout à no-
tre aise. Il est d'une taille bien propor-
tionnée ; son port est fier & tout en est
Roïal : il épousa il y a environ un an
............. Fille de Federic
III. & Soeur du Roi de Dannemarck, à
present regnant. Ces deux personnes
Roiales ont toujours eu entr'elles un ra-
port & une simpatie extraordinaire, qu'il
étoit aisé de voir. La nature les avoit de
tout tems formées l'une pour l'autre.
Le Prince ne rencontroit jamais per-
sonne, qui pût lui donner des nouvel-
les de la Princesse, qu'il n'en demandât
d'assez particulieres pour faire connoître
qu'il y avoit toujours dans ses deman-
des, plus d'amour que de curiosité, &
la Princesse s'enqueroit toujours si exac-
tement du Prince, qu'on remarquoit ai-
sément qu'elle aimoit moins des nouvel-
les du Prince, que le Prince même.
L'on fit, pendant notre séjour à Stok-
holm, de grandes réjoüissances pour la
naissance d'une Princesse. Nous fûmes
presens à la céremonie de son Balame.
Il y eut Table ouverte, & le Roi, pour
marquer sa joie, entreprit de souler tou-
te la Cour, & se fit lui-même plus gail-
lard qu'à l'ordinaire. Il les excitoit lui-
même en leur disant : qu'un Cavalier n'é-
toit pas brave, lorsqu'il ne suivoit pas
son Roi ; il parloit le peu de François
qu'il sçavoit à tout le monde, & je remar-
quai que c'étoit le seul de sa Cour qui
le parloit le moins. Tous les Cavaliers
Suédois se font une gloire particuliere de
bien parler notre Langue. Le Comte de
Stembok, Grand Maréchal du Roiaume,
le Ristrosse ou Vice-Roi, Comte de la Gar-
die, le Grand Trésorier Steint-Bielke,
le Comte Cunismar, tous ces gens-là par-
lent aussi bien François, que des Fran-
çois mêmes. L'Envoyé d'Angleterre fit des
merveilles dans cette débauche ; c'est-à-
dire, qu'il se soula le premier. L'Envoié
de Dannemarck, qui avoit tenu la Prin-
cesse au nom du Roi son Maître, le sui-
vit de bien près, & ne raisonna guéres.
Après lui toute la Compagnie n'en fit
pas moins. Les Dames furent aussi de la
partie, les deux belles Filles du Ristrosse
tenoient les bouts du poisle qui couvroit
l'Enfant. Elles s'y firent distinguer par
dessus toutes les autres Dames, par leur
beauté & leur bonne grace. Nous allâ-
mes quelques jours après chez le Comte
de la Gardie à Carlsbery, Palais assez
régulier, & que sa situation au milieu
des Roches & sur le bord du Lac, rend
un des plus beaux de la Suéde, le Roi
de France l'a voulu acheter, pour en fai-
re present à la Reine. Le Maître de cet-
te Maison, qui est assurément un des
Grands Seigneurs du Roiaume, a été de-
puis quatre mois fort maltraité de la ré-
duction, comme quantité d'autres. Il a
perdu plus de quatre-vingt mille écus par
cette réünion de biens au Domaine.
Les bâtimens de Stokholm sont assez
somptueux : l'on peut remarquer entr'au-
tres la Maison de la Noblesse, le Palais
du Ristrosse, celui du Grand Trésorier,
& quantité d'autres. Je devrois avoir par-
lé du Louvre, avant tous les autres Edi-
fices : mais s'il est vrai qu'il est le premier
de la Ville, à cause de la personne qui
l'habite, on peut dire que ce n'est que
par-là, & par la quantité de son loge-
ment, qu'il est recommandable. Il y a
quelques Salles qui sont meublées assez
magnifiquement ; mais elles ne sont
point disposées pour faire un Palais, &
on ne sçait de quelle figure elles sont.
Nous vîmes pendant notre séjour une
exécution de deux Valets qui s'étoient
trouvez à l'assassinat d'un Gentilhomme
que leurs Maîtres avoient fait. Ils n'é-
toient pas les plus coupables ; mais ils
furent les plus malheureux. Nous admi-
râmes la constance & l'intrepidité de ces
gens allant au Suplice. Ils ne sembloient
point émûs, & parloient indifféremment
avec toutes les personnes qu'ils rencon-
troient. L'un d'eux étoit marié, & sa
femme le soutenoit d'une main, & le
Ministre de l'autre.
Nous connûmes à Stockholm Monsieur
de Feuquiere Ambassadeur, Monsieur de
la Piquetiere homme sçavant & fort cu-
rieux, Monsieur le Vasseur Secretaire de
l'Ambassade, Fils d'un Avocat ruë Quin-
quempoix, Monsieur de la Chenets,
& le Pere Archange Carme & Aumônier
de Mr...... Là nous vîmes Monsieur
Bax Corsaire qui demeuroit à Stockholm,
pour le recouvrement des deniers d'une
vente qu'il avoit faite au Roi, de quelques
prises sur les Danois & Lubequois, décla-
rées bonnes.
A l'Auberge chez Virchal Normand,
Messieurs de Saint Leu, la Neuville,
Grand-Maison Ecuyer de Monsieur le
Comte Charles Ocstiern, Coiffard Chi-
rurgien, &......
La Mine de Coperberyt est ce qu'il y
a de plus curieux en Suéde, & qui fait
toute la richesse du Païs. Quoiqu'il s'y
trouve beaucoup de Mines, celle-là a toû-
jours été la plus estimée, & on ne se
souvient point du temps qu'elle a été ou-
verte. Elle est à quatre journées de Stoc-
kolm. On decouvre cette Ville long-
temps avant que d'y être, par la fumée
qui en sort de toutes parts, & qui la fait
plûtôt paroître la boutique de Vulcain
que la demeure des hommes. On ne voit
de tous côtés que fourneaux, que feux,
que charbon, que soufre, & que Cyclo-
pes qui achevent de perfectionner ce Ta-
bleau Infernal. Mais descendons dans cet
abîme pour en mieux concevoir l'hor-
reur. On nous conduisit d'abord dans
une chambre où nous changeâmes d'ha-
bits, & prîmes chacun un bâton ferré
pour nous soutenir dans les endroits les
plus dangereux. De-là nous entrâmes dans
la Mine par une bouche d'une longueur
& d'une profondeur épouventable, qui em-
pêchoit de voir les gens qui travailloient
dans le fond, dont les uns élevoient des
pierres, d'autres faisoient sauter des ter-
res ; quelques-uns détachoient le roc du
roc par des feux aprêtez pour cela ; enfin,
tous avoient leur emploi différent. Nous
descendîmes dans ce fond par quantité de
degrez qui y conduisoient, & nous com-
mençâmes alors à connoître que nous n'a
vions encore rien fait, & que ce n'étoit-
là qu'une préparation à de plus grands
travaux. En effet, nos Guides allumérent
alors des flambeaux de bois de sapin qui
perçoient à peine les épaisses tenebres
qui régnoient dans ces lieux souterrains,
& ne donnoient de jour qu'autant qu'il
en falloit pour distinguer tous les objets
affreux qui se presentoient à la vûë. L'o-
deur du Soulfre vous étouffe, la fumée
vous aveugle, le chaud vous tuë ; joignez
à cela le bruit des Marteaux qui reten-
tissent dans ces Cavernes. La vuë de ces
Spectres nuds comme la main & noirs
comme des Démons ; & vous avouerez
avec moi qu'il n'y a rien qui donne une
plus forte idée de l'Enfer, que ce Ta-
bleau vivant peint des plus sombres &
des plus noires Peintures qu'on se puisse
imaginer.
Nous descendîmes plus de deux lieuës
dans terre par des chemins épouventa-
bles, tantôt sur des échelles tremblantes,
tantôt sur des Planches legeres, & toû-
jours dans de continuelles aprehensions.
Nous aperçûmes dans notre chemin quan-
tité de Pompes, & des Machines assez
curieuses pour élever les Eaux ; mais nous
ne pûmes les examiner à cause de l'ex-
trême fatigue dans laquelle nous nous
trouvions. Nous aperçûmes seulement
quantité de ces malheureux qui travail-
loient à ces Pompes. Nous allâmes jus-
qu'au fond avec beaucoup de peine ; mais
quand il fallut remonter : Superasque eva-
dere ad auras, ce fut avec des peines
incomparables que nous regagnâmes la
premiere hauteur, où il fallut nous jet-
ter contre terre pour reprendre un peu
d'haleine que le Soulfre nous avoit cou-
pée. Nous arrivâmes par le secours de
quelques gens qui nous prirent par dessous
les bras, à la bouche de la Mine. Ce fut-
là que nous commençâmes à respirer avec
autant de plaisir que feroit une ame qui
sortiroit de Purgatoire, & nous commen-
cions à reprendre un peu de vigueur,
quand un objet pitoiable se presenta de-
vant nous. On reportoit en haut un pau-
vre malheureux qui venoit d'être écrasé
d'une pierre qui étoit tombée sur lui. Ce-
la arrive tous les jours, & les pierres les
plus petites venant à tomber d'une hau-
teur extraordinaire, font le même effet
que les plus grosses. Il y a toûjours sept
ou huit cens hommes qui travaillent
dans cet abîme ; ils gagnent seize sols
par jour, & il y a presque autant de Pi-
queurs qui ont une hache à la main pour
marque de commandement. Je ne sçai
si l'on doit avoir plus de compassion du
sort de ces malheureux, ou de l'aveugle-
ment des hommes, qui pour entretenir
leur luxe & assouvir leur avarice, déchi-
rent les Entrailles de la terre, confon-
dent les Elemens, & renversent toute la
Nature. Boëce avoit bien raison de dire
en se plaignant des moeurs de son tems :
Tuus primus qui fuit ille
Auri qui pondera tecti
Gemins quae latere volentes
Pretiosa pericula fecit.
En effet, y a-t-il rien de plus inhumain
que d'exposer tant de gens dans de si
précieux périls ? Pline dit que les Ro-
mains qui avoient plus besoin d'hommes
que d'or, ne vouloient point permettre
qu'on ouvrît des Mines qu'on avoit dé-
couvertes en Italie, pour ne pas exposer
la vie de leurs Peuples ; & les malheureux
qui ont mérité la mort ne peuvent être
plus rigoureusement punis, qu'en les lais-
sant vivre pour être obligez de creuser
tous les jours leurs Tombeaux. On trou-
ve dans cette Mine du Soulfre vif, du
Vitriol bleu & vert, & des Octadres ; ce
sont des pierres tachées naturellement en
forme Pyramidale de l'un & de l'autre
côté.
De Coperberyt nous vinmes à une
Mine d'argent qu'on voit à Salsberyt,
petite Ville à deux journées de Stockolm,
dont l'aspect est un des plus rians qui soit
en ce lieu. Nous allâmes le lendemain à
la Mine qui en est distante d'un quart de
mille. Cette Mine a trois larges bouches,
dans lesquelles on ne voit point de fond.
La moitié d'un tonneau soutenu d'un
cable, sert d'escalier pour descendre
dans cet abîme, qui monte & qui des-
cend par une même machine assez curieu-
se, que l'eau fait tourner de l'un & de
l'autre côté. La grandeur du péril où on
est, se conçoit aisément quand on se voit
ainsi descendre, n'ayant qu'un pied dans
cette machine, & qu'on connoît que la
vie dépend de la force ou de la foiblesse
d'un cable. Un Satellite, noir comme un
Démon, tenant à la main une Torche de
poix & de resine, descend avec vous, &
chante pitoiablement un air, dont le
chant lugubre semble être fait exprès pour
cette descente infernale. Quand nous fû-
mes vers le milieu, nous fûmes saisis d'un
grand froid qui joint aux torrens qui
tomboient sur nous de toutes parts, nous
fit sortir du profond assoupissement dans
lequel nous semblions être en descendant
dans ces lieux souterrains. Nous arrivâ-
mes enfin après une demi-heure de
marche au fond de ce premier gouffre ;
là nos craintes commencérent à se dis-
siper : nous ne vîmes plus rien d'affreux ;
au contraire, tout brilloit dans ces Ré-
gions profondes. Nous descendîmes en-
core fort avant sous terre, sur des échel-
les extrêmement hautes pour arriver dans
un Sallon qui est dans l'enceinte de cet-
te Caverne, soûtenu de plusieurs colon-
nes du précieux métail dont tout étoit re-
vêtu. Quatre galeries spatieuses y vien-
nent aboutir, & la lueur des feux qui
brilloient de toutes parts, & qui venoient
à fraper sur l'argent des voutes, & sur
un clair ruisseau qui couloit à côté, ne
servoit pas tant à éclairer les Travaillans
qu'à rendre ce séjour plus magnifique
que le Palais de Pluton, qu'on nous met
au centre de la terre, où le Dieu des ri-
chesses a déployé tous ses trésors. On
voit sans cesse dans ces galeries des
gens de toutes les Nations qui recher-
chent avec tant de peine ce qui fait le
plaisir des autres hommes. Les uns ti-
rent des chariots, les autres roulent des
pierres, & d'autres arrachent le roc du
roc. C'est une Ville sous une autre Ville ;
là il y a des Maisons, des Cabarets, des
Ecuries, & des Chevaux : & ce qu'il y a
de plus admirable, c'est un Moulin qui
tourne continuellement dans le fond de
ce gouffre, & qui sert à élever les eaux
qui sont dans la Mine. On remonte dans
la même machine pour aller voir les dif-
ferentes opérations pour faire l'argent.
On appelle Stuf les premieres pierres
qu'on tire de la Mine, lesquelles on fait sé-
cher dans un Fourneau qui brûle lente-
ment, & qui sépare l'Antimoine, l'Ar-
senic, & le Soulfre d'avec la Pierre, le
plomb & l'argent qui restent ensemble.
Cette premiere operation est suivie d'une
autre, & ces pierres sechées sont jettées
dans des trous pour y être pilées & ré-
duites en limon, par le moyen de quanti-
té de gros marteaux que l'eau fait agir ;
cette bouë est délayée dans une eau qui
coule incessamment sur une grosse toile
mise en glacis, qui emportant tout ce qu'il
y a de terrestre & de grossier, retient le
Plomb & l'Argent dans le fond d'où on
le tire, pour le jetter pour la troisiéme
fois dans des Fourneaux qui séparent
l'argent d'avec le plomb qui sort en
écume.
Les Espagnols du Potosi ne s'arrêtent
plus à toutes les différentes Fontes pour
purifier l'argent & le rendre malleable,
depuis qu'ils ont trouvé la maniére de
l'affiner avec le vif argent qui est l'en-
nemi mortel de tous les autres Métaux,
qu'il détruit excepté l'or & l'argent qu'il
sépare, de tout ce qu'ils ont de terrestre
pour s'unir entiérement à eux. On trou-
ve du Mercure dans cette Mine, & ce
Métail, quoique quelques-uns ne lui don-
nent pas ce nom, parce qu'il n'est pas mal-
leable, est peut-être un des plus rares ef-
fets de la nature ; car étant liquide &
coulant de lui-même, il est la chose du
monde la plus pesante, & se convertit
en la plus legere, & se résout en fumée,
qui venant à rencontrer un corps dur ou
region froide, s'épaissit aussi-tôt & reprend
sa premiére forme sans pouvoir jamais
être détruit.
La Personne qui nous conduisit dans
la Mine, & qui en étoit Intendant, nous
fit voir ensuite chez lui quantité de pier-
res curieuses qu'il avoit ramassées de tou-
tes parts. Il nous fit voir un gros mor-
ceau de cette pierre Ductile, qui blanchit
dans le feu loin de se consumer, & dont
les Romains se servoient pour bruler les
corps de leurs défunts. Il nous assura
qu'il l'avoit trouvée dans cette même Mi-
ne, & nous fit present à chacun d'un
petit morceau que par grace speciale il
détacha.
Nous partîmes le même jour de cette
petite Ville pour aller à Upsal où nous
arrivâmes le lendemain d'assez bonne
heure. Cette Ville est la plus considera-
ble de toute la Suéde, pour son Acade-
mie & pour sa situation ; c'est-là où
tous ceux qui veulent embrasser l'état
Ecclesiastique vont étudier : Et la poli-
tique de ce Royaume défend aux Nobles
d'entrer dans cet état, afin de maintenir
toujours le nombre des Gentilshommes
qui peuvent servir plus utilement ailleurs.
Nous vîmes la Bibliotheque qui n'a
rien de considérable, que le Codex
Argenteus manuscrit écrit en lettres
Gotiques d'argent, par un Evêque nom-
mé Ulplila qui demeuroit dans la Mysie
ou à l'Asie mineure. Ce Livre fut trouvé
dans le Sac de Prague, & enlevé par le
Comte de Conismark qui en fit present à
la Reine Christine.
La suite d'Upsal se peut voir dans la
relation qui est à la suite de mon voiage
de Lapponie, parce qu'en revenant je
fis ce chemin.
Nous vîmes aussi à Stockholm un En-
voyé du Cham des petits Tartares, autre-
ment Tartares de Crimée ou Précopite
qui habitent l'ancienne Chersonese Tau-
rique, & le Païs qui s'étend entre le Bo-
ristêne & le Tanaïs. Ce Prince donne des
récompenses qui ne lui coutent guères, &
des Lettres d'envoié aux Princes Chrétiens
sont ses Graces les plus speciales. J'étois
present quand il eut audience, le Roi
étoit dans un Fauteüil au milieu de sa
Cour. Celui-ci fit sa Harangue assez mal
sans même regarder le Roi : il lui pre-
senta cinq ou six Lettres pliées en long,
& envelopées dans du taffetas. L'une é-
toit du Cham, l'autre de la Femme d'un
de ses Freres, & une du grand Ministre.
Il offrit quelques chevaux Tartares assez
mal faits, mais d'une vigueur inconce-
vable. Le Roi fit répondre qu'il les ac-
ceptoit s'ils venoient de leurs Seigneurs,
ce qu'ils assurérent, & baiserent la main
du Roi en la mettant sur leur tête. Cinq
ou six Gueux étoient à sa suite & jamais
on ne vit rien de plus miserable.
Nota. Les villes de Brême, de
Hambourg & de Lubec, qui sont Vil-
les Impériales, avec le Duc de Mec-
kelbourg, de Holstein-de-Sel, de Lu-
nebourg, Hanover, & généralement tou-
te la Maison de Brunswick forment la
Basse-Saxe, qui sont le Cercle que l'on
apelle le Cercle de la Basse-Saxe, &
ont voix dans toutes les Dietes de l'Em-
pire.
Luther est enterré à Wirtemberg. Il se
pêche quantité de Sardaignes, depuis
cette Isle jusqu'à Bresse, & un Capitaine
de Vaisseau chargea quantité d'oeufs de
Cabillaux pour servir à cette pêche, dont
le poisson est fort friand.
Un Tonneau en fait de Marine signi-
fie deux milliers pesant.
Le grand Loüis tire six brasses d'eau.
Un Canon de trente-six livres de Balle
pese six milliers, & le millier de Fonte
coute mille livres.
Il faut remarquer à la Chasse de l'Ours
qu'elle se fait aussi en Pologne de plu-
sieurs maniéres. Comme il n'y a rien de
si délicat que les pattes d'Ours qu'on sert
à la Table des Rois, il n'y a point aussi
de Chasse à laquelle les Gentilshomme
prennent plus de plaisir. Il est dangereux
de manquer son coup, car l'Ours frapé
retourne sur le chasseur & l'étouffe des
pattes de devant. Il nous fut dit par un
Gouverneur d'une Province de la Prusse,
qu'il n'y avoit pas quinze jours qu'un de
ses parens avoit eu le bras rompu à la
Chasse d'un Ours, & le col tordu, dont il
mourut. Les Païsans les chassent autre-
ment, ils sçavent l'endroit où ils vont
les attaquer avec un coûteau à la main.
Lors que l'Ours vient à eux, ils leur met-
tent dans la gueule, la main gauche entor-
tillée de beaucoup de linges, & de l'autre
les éventrent. L'autre façon n'est pas si pé-
rilleuse, l'Ours est exrêmement friand du
miel que les Abeilles font dans des troncs
d'arbres, ils montent attirez par l'odeur
de la proye au sommet des arbres les plus
élevez. Les Païsans mettent de l'eau-de-
vie parmi ce miel, & l'Ours qui trouve
cette nourriture agréable en prend tant
que la force du brandevin l'enyvre &
le fasse tomber, où le Païsan le trouve
étendu sans force, & n'a pas grande pei-
ne à s'en rendre le maître.
L'Electeur de Brandebourg s'appelle
............... Il a un Fils
âgé de 15. ans qu'on apelle Kurt Prince.
Il est de la Religion Calviniste. L'Ambre
se trouve sur ses terres dans la Prusse Du-
cale : car la Royale apartient au Roi de Po-
logne. Elle lui raporte plus de vingt-cinq
mille écus par mois. Il afferme la pêche de
l'Ambre 60. ou 80. mille écus. Il y a des
Gardes à Cheval qui gardent la Côte ;
lorsque le vent est grand, c'est alors
qu'on le trouve en plus grande abondan-
ce. Il est mol avant qu'il soit sorti de la
Mer, & l'on peut y imprimer un Cachet.
Il y en a plusieurs morceaux dans les-
quels on trouve des mouches. Cette pê-
che s'étend depuis Dantzic, jusqu'à Me-
mel.
L'Elant est un animal plus haut qu'un
Cheval, & d'un poil tirant sur le blanc.
Il porte un bois comme un Daim, & a
le pied de même, fort long. Il a la lé-
vre de dessous pendante, & a une bosse
sur le col, comme un Chameau ; il se
bat contre les Chiens qui le poursuivent
des pieds de devant, dans lesquels il
a une grande force.
Le Fils de l'Electeur de Brandebourg
a épousé depuis un an la fille du Prin-
ce Bogeslas de Ratzevil, Duc de Sutck
& de Kopil de Bitze, & de Dubniki,
de l'illustre Famille des Ratzevils, descen-
dus des anciens Princes de Lithuanie ;
& depuis plus de trois siécles Prince de
l'Empire. Il étoit Fils du Prince Janallius,
de la branche noire, que son mauvais
destin porta à se rendre Chef de Parti
contre son Roi, mais qui rentra bien-tôt
en grace ; & d'Elisabeth Sophie, fille de
Jean Georges, Electeur de Brandebourg,
mariée depuis à Jules Henri, Duc de
Saxe-Lawembourg : Il étoit Gouver-
neur de la Prusse Ducale.
Cette jeune Princesse a toûjours été
élevée à la Cour de Brandebourg, le
............ lui a fait la cour, &
a dépensé beaucoup d'argent auprès d'el-
le. Mais l'Electeur n'a pas voulu laisser
sortir plus de huit cens mille livres de
rente hors de ses Etats. Les Polonois en
murmurent tous les jours, parce qu'il y
avoit un Traité que cette Princesse n'é-
pouseroit qu'un Polonois, celui qui lui
faisoit la cour a perdu l'esprit de dépit.
Le Pere du Grand-Duc de Moscovie
s'apelloit Federic Alexandre, & celui
d'à present Alexandre Michaël, ou Mi-
chaël Federowits Michel, Fils de Pierre.
Le Prince de Transilvanie s'apelle A-
paty, paye quatre-vingt mille écus de tri-
but au Turc, n'aime qu'à boire. Requi-
li gouverne l'Etat, Telechy est General des
Rebelles, la Capitale de Transilvanie
est Cujuar ou Albejur.
Monsieur Acakias a été Résident au-
près de ce Prince, pout entretenir la
faction des Rebelles.
Les Armes de l'Eglise, sont deux Clefs
couronnées d'une Thiare. Celles de l'Em-
pire, un Aigle à deux têtes. Celles de
France, trois Fleurs-de-Lys. Celles d'Es-
pagne, deux Châteaux & deux Lions é-
cartelez. De Portugal, cinq Ecussons,
chargez de pesons, qui representent les
Deniers dont Notre Seigneur fut ven-
du. L'Angleterre a trois Leopards. La
Suéde, trois Couronnes. Le Dannemarck,
trois Lions. La Pologne, un Aigle ses
aîles ouvertes. La Moscovie, un Cava-
lier armé, tenant la Lance en arrêt, &
un Dragon à ses pieds : Et celles du
Grand Turc, un Croissant.
Le Pape se dit Innocent II, par la
Grace de Dieu, Evêque, Serviteur des
Serviteurs de Dieu. L'Empereur Ignace
Leopold III. par la Grace de Dieu, Em-
pereur des Romains, Roi de Hongrie,
de Bohême, de Croacie, de Dalmatie,
& d'Esclavonie, Archiduc d'Autriche,
Duc de Bourgogne, de Stirie, de Carin-
tie & de Carniole, Comte de Tirol. Le
Roi de France Loüis XIV. par la Gra-
ce de Dieu, Roi de France & de Na-
varre. Le Roi d'Espagne Charles II.
par la Grace de Dieu, Roi des Espagnes
& des Indes, de Castille, de Leon, d'Ar-
ragon, de Grenade, de Séville, de To-
lede, de Cordouë, de Murcie, de Jaen,
de Majorque & Minorque, de Sardai-
gne & de Corse, d'Algezir, de Gibral-
tar, des Isles Canaries, des Isles de Terre
ferme, de la Mer Oceane, Archiduc
d'Autriche, Duc de Bourgogne, Lothier
de Brabant, de Milan, de Limbourg,
Luxembourg & de Gueldres, & Comte
de Thalsbourg, de Flandres, d'Artois,
de Bourgogne, du Tirol, de Barcelone,
de Haynault, de Hollande, de Zélande,
de Namur, de Zufpau, Marquis du Saint
Empire, Seigneur de Frise, de Salins,
de Malines ; des Citez, Villes & Païs
d'Utrecht, Over-Issel, de Groningue,
Seigneur de Biscaye, de Molma, Duc
d'Athénes ma Patrie, Marquis d'Oristan
& de Gosiano. Le Roi d'Angleterre
Charles II. par la Grace de Dieu, Roi
de la grande-Bretagne & d'Irlande. Le
Roi de Dannemarck, de Norwege, des
Gots, & des Vandales. Le Roi de Sué-
de Charles II. par la Grace de Dieu,
Roi de Suéde, de Dannemarck, de Nor-
wege, des Gots & des Vandales. Le Duc
de Moscovie, par la Grace de Dieu,
Grand Seigneur, Czar & Grand-Duc,
Conservateur de toutes les Russies, Prince
de Uladimir, Moscou, Novogrod, Czar
de Castan, Czar d'Astracan, Czar de
Tiberie, Seigneur de Plescou, Grand
Duc de Tuerschi, Jugreschi, Perinschi,
Varschi, Palgarschi, & Seigneur &
Grand Duc de Novogrod aux Païs-Bas,
Commandeur de Roosanschi, Rostoschi,
Gerelapschi, Beloserchi, Udorschi, Ob-
dorschi, Condinel & par tout le Nord,
Seigneur d'Iverie, Czar de Karlalinsely,
& Igrusinschi, Prince des Païs de Ka-
bardinschi, Cyrcaschi, & Jorschi, Sei-
gneur & Dominateur de plusieurs autres
Seigneuries. Le Roi de Pologne Jean
III. par la Grace de Dieu, Roi de Polo-
gne, Grand-Duc de Lithuanie, de Rus-
sie, de Prusse, & Matovie, Samogi-
tie, Livonie, Smolensco, & de Cer-
nicovie.
Le Grand Seigneur Mahomet IV. lé-
gitime Distributeur des Couronnes de l'U-
nivers, & Maître incommutable de mille
divers Peuples, Nations & Générations
qui reposent à l'ombre, & sous le sacré
bois de nôtre Lance, destiné Liberateur
de ceux qui gémissent & sont encore sous
le joug de l'opression infidéle, & qui n'at-
tendent avec impatience que l'heure &
le bonheur de notre domination, Proprié-
taire des celestes Citez de la Méque & de
Medine, Gardien perpetuel de Jerusalem
la Sainte & de son Sepulchre, Empereur
de Constantinople & de Trebizonde, Roi
de Hongrie en Europe, de Memphis en
Afrique, & de Bagdat en Asie, ensem-
ble de 70. autres Royaumes effectifs, Roi
de la Mer Méditerannée, des Mers blan-
che, Noire & Rouge, Helespontique,
Meotique, & Archipelagique, Grand
Amiral de l'Ocean, & Possesseur des plus
celebres Promontoires, Caps, Côtes, Gol-
fes, Fleuves, & Riviéres du monde, Prin-
ce en Georgie; absolu en Barbarie, Tarta-
rie, Cosatie, & en mille autres Regions;
Commandant à la Porte de Fer, Villes
adjacentes & Lieux circonvoisins, fidé-
le refuge & parfait azile des autres Em-
pereurs, Rois, Princes, Républiques
& Seigneuries : redouté ou cheri par tout,
Souverain du coeur de la Terre, unique
favori du Ciel, & son divin Porte-En-
seigne, &c.
L'Empereur a épousé une des Filles de
Philippe IV. Roi d'Espagne. Le Roi de
France, la Fille aînée d'une autre Fem-
me du même Philippe. Le Roi d'Espa-
gne, la Fille de Monsieur le Duc d'Or-
leans. Le Roi du Portugal, la Fille du
Duc de Nemours. Le Roi de Suede, la
Fille du Roi de Dannemarck. Le Roi
de Dannemarck a épousé Charlotte Ame-
lie Landgrave de Hesse. Le Grand Duc
de Moscovie, la Fille d'un Marchand de
son Etat. Le Grand Seigneur n'épouse
point ; mais la premiére qui met au mon-
de un enfant mâle, est la Sultane.
Reflexions.
-----------
Il est ordinaire aux Voyageurs qui pas-
sent les Mers de faire naître des orages,
& tout ce qui n'est point calme est pour
eux une tempête continuelle qui brise leurs
Vaisseaux contre le Firmament, & tantôt
les jette jusques dans les Enfers ; ce sont
les manieres de parler de quelques-uns :
pour moi sans amplifier les choses, je
vous dirai que la mer Baltique est cele-
bre en naufrages, & qu'il est rare d'y
passer pendant l'Automne, car elle n'est
point navigable l'Hyver, sans y être pris
du mauvais tems. Nous avons été obligez
de relâcher en cinq ou six endroits, & ce
passage qu'on fait ordinairement en trois
ou quatre jours nous a retenus plus long
tems.
Ces disgraces ont servi à quelque cho-
se, & le tems que nous sommes demeu-
rez à l'ancre n'a pas été le plus mal em-
ployé de ma vie. J'allois tous les jours
passer quelques heures sur des Rochers es-
carpez où la hauteur des précipices & la
vûë de la Mer, n'entretenoient pas mal
mes rêveries. Ce fut dans ces conversa-
siont intérieures que je m'ouvris tout en-
tier à moi-même, & que j'allois cher-
cher dans les replis de mon coeur, les
sentimens les plus cachez & les déguise-
mens les plus secrets pour me mettre la
vérité devant les yeux sans fard, telle qu'el-
le étoit en effet. Je jettai d'abord la vûë
sur les agitations de ma vie passée, les
desseins sans exécution, les résolutions
sans suite, & les entreprises sans succès.
Je considérai l'état de ma vie presente.
Les Voyages vagabonds, les changemens
de lieux, la diversité des objets, & les
mouvemens continuels dont j'étois agité.
Je me reconnus tout entier dans l'un &
dans l'autre de ces états, où l'inconstan-
ce avoit plus de part que toute autre cho-
se, sans que l'amour propre vînt flatter
le moindre trait qui empêchât de me re-
connoître dans cette peinture. Je jugeai
sainement de toutes choses. Je conçus
que tout cela étoit directement oposé à
la Société de la vie qui consiste unique-
ment dans le repos, & que cette tran-
quillité d'ame si heureuse se trouve dans
une douce profession, qui nous arrête com-
me l'ancre fait un Vaisseau retenu au mi-
lieu de la tempête. Tous ces desseins va-
gues, ces vûës qui s'étendent sur l'avenir,
les chimeres, les imaginations de fortu-
ne sont des Fantômes qui nous abusent,
que nous prenons plaisir de nous former,
& avec lesquels nôtre esprit nous jouë.
Tous les obstacles que l'ambition fait naî-
tre loin de nous arrêter, doivent nous
faire défier de nous-mêmes, & nous faire
apprehender davantage.
Vous sçavez, Monsieur, comme moi
que le choix d'un état est ce qu'il y a de
plus difficile dans la vie, c'est ce qui fait
qu'il y a tant de gens qui n'en embras-
sent aucun, & qui demeurant dans une
indolence continuelle ne vivent pas com-
me ils voudroient, mais comme ils ont
commencé, soit par la crainte des fâ-
cheux événemens, soit par l'amour de
la molesse, & la fuite du travail, ou pour
quelques autres raisons.
Il y en a d'autres qu'un échec ne fixe
pas entierement, & se laissant toûjours
emporter à cette legereté qui leur est na-
turelle, pour être dans le port, ils n'en
sont pas plus en repos. Ce sont de nou-
veaux desseins qui les agitent & de nou-
velles idées de fortune qui les tourmen-
tent. Ces gens ne changent que pour le
plaisir de changer, & par une legereté na-
turelle ; & ce qu'ils ont quitté leur plaît
toûjours infiniment davantage que ce qu'ils
ont pris. Toute la vie de ces personnes
est une continuelle agitation, & si l'on
les voit quelquefois se fixer sur la fin de
leurs jours, ce n'est pas la haine du
changement qui les retient, mais la len-
teur de la vieillesse incapable de mou-
vement qui les empêche de rien entre-
prendre. Semblables à ces gens inquiets
qui ne peuvent dormir, & qui à force
de se tourner trouvent enfin le repos que
la lassitude leur procure.
Je ne sçai lequel de ces deux Etats est
le plus à plaindre ; mais je sçai qu'ils
sont tous deux extrêmement fàcheux. De-
là viennent ces déréglemens de l'ame,
ces passions immodérées qui font qu'on
souhaite plus qu'on ne peut, ou qu'on
n'ose entreprendre ; qu'on craint tout,
qu'on espére tout, & qu'on cherche ail-
leurs un bonheur qu'on ne peut trouver
que chez soi. De-là viennent ces ennuis,
ces dégoûts de soi-même, ces impatien-
ces de son oisiveté, ces plaintes qu'on
fait de ce qu'on n'a rien à faire. Tout
déplaît, la compagnie est à charge, la
solitude est affreuse, la lumiere fait pei-
ne, les ténébres affligent, l'agitation
lasse, le repos endort, le monde est o-
dieux, & l'on devient enfin insuportable
à soi-même. Il n'y a rien que ces sortes
de personnes ne veuillent, & la préven-
tion qu'ils ont d'eux-mêmes, les pousse
à tout entreprendre. L'ambition leur fait
tout trouver possible, mais le courage
leur manque, & leur irrésolution les ar-
rête. L'élevement des autres qu'ils ont
continuellement devant les yeux, sert tan-
tôt à entretenir leurs vagues desseins,
& à fomenter leur ambition, & tantôt
à les exposer en proie à la jalousie. Ils
souffrent impatiemment la fortune des au-
tres, ils souhaitent leur abaissement, par-
ce qu'ils n'ont pû s'élever, & la destruc-
tion de leur fortune, parce qu'ils deses-
pérent d'en faire une pareille.
Ces gens accusent continuellement la
cruauté de leur mauvaise fortune, se
plaignant toûjours de la dureté du Sié-
cle, & de la dépravation du Genre Hu-
main : ils entreprennent des Voyages de
long-cours, ils s'arrachent de leur patrie
& cherchent des Climats qu'un autre So-
leil échauffe ; tantôt ils se commettent
à l'inclémence de la Mer, & tantôt re-
butez, ou de son calme, ou de ses orages,
ils se remettent sur la terre. Aujourd'hui
la molesse de l'Italie leur plaît, & ils n'y
sont pas plûtôt, qu'ils regrettent la Fran-
ce avec tous ses plaisirs. Sortons de la
Ville, dira l'un, la vertu y est oprimée,
le vice & le luxe y régnent, & je ne
sçaurois plus y suporter le bruit. Retour-
nons à la Ville, dira-t-il bien-tôt après,
je languis dans la solitude. L'homme n'est
pas né pour vivre avec les bêtes, & il
y a trop long-tems que je n'entends plus
ce doux fracas qui se trouve dans la con-
fusion de la Ville. Un voyage n'est pas
plûtôt fini qu'il en entreprend un autre,
ainsi se fuyant toûjours lui-même, il ne
peut s'éviter, il porte toûjours avec lui
son inconstance, & la source de son mal
est dans lui-même sans qu'il la con-
noisse.
Voyage de Lapponie
------------------
LES Voyages ont leurs travaux
comme leurs plaisirs ; mais
les fatigues qui se trouvent
dans cet exercice, loin de
nous rebutter, accroissent ordinairement
l'envie de voyager. Cette passion irritée
par les peines nous engage insensiblement
à aller plus loin que nous ne voudrions,
& l'on sort souvent de chez soi pour n'al-
ler qu'en Hollande, qu'on se trouve je ne
sçai comment jusqu'au bout du monde.
La même chose m'est arrivée, Monsieur,
j'apris à Amsterdam que la Cour de Dan-
nemarck étoit à Oldenbourg qui n'en
est qu'à trois journées ; j'eusse témoigné
beaucoup de mépris pour cette Cour &
bien peu de curiosité, si je n'eusse été la
voir.
Je partis donc pour Oldembourg, mais
ce hazard qui me vouloit conduire plus
loin, en avoit fait partir le Roi deux jours
avant que j'y arrivasse. On me dit que
je le trouverois encore à Altena, qui
est à une portée de mousquet d'Ham-
bourg. Je crus être obligé d'honneur à
poursuivre mon dessein, & à faire enco-
re deux o& u trois jours de marche pour
voir ce que je souhaitois. De plus, Ham-
bourg est une Ville Anseatique, fameuse
pour le commerce qu'elle entretient avec
toute la terre, & recommandable par ses
fortifications & son gouvernement. J'y
devois rencontrer la Cour de Danne-
marck, je n'y vis cependant qu'une par-
tie de ce que je voulois voir. Je n'y trou-
vai que la Reine-Mere & le Prince Geor-
ge son Fils, qui alloient aux Eaux de
Pyrmond. Je vis Hambourg dont je fus
fort content ; mais après avoir tant fait de
chemin pour voir le Roi, je crus devoir
l'aller chercher dans la Ville Capitale où
je devois infailliblement le trouver. J'en-
trepris le voyage de Copenhague ; Mon-
sieur l'Ambassadeur me presenta au Roi,
j'eus l'honneur de lui baiser la main, &
de l'entretenir quelque tems. Le séjour
que je fis à Copenhague me fut infiniment
agréable, & j'y trouvai les Dames si spi-
rituelles & si bien faites, que j'aurois eu
bien de la peine à les quitter, si on ne
m'eût assuré que j'en trouverois en Suéde
d'aussi aimables. L'extrême envie que j'a-
vois de voir aussi le Roi de Suéde, m'en-
gagea à partir pour Stockholm. Nous eû-
mes l'honneur de saluër le Roi & de
l'entretenir pendant une heure entiére.
Aiant connu que nous voyagions pour
nôtre curiosité, il nous dit que la Lap-
ponie méritoit d'être vûë par les curieux,
tant par sa situation, que pour les habi-
tans qui y vivent d'une maniére tout-à-
fait inconnuë au reste des Européens, &
commanda même au Comte Steinbielk
Grand Tresorier, de nous donner toutes
les recommandations nécessaires, si nous
voulions faire ce voyage. Le moien,
Monsieur, de resister aux Conseils d'un
Roi & d'un grand Roi comme celu de
Suéde ? Ne peut-on pas avec son aveu en-
treprendre toutes choses ? Et peut-on ê-
tre malheureux dans une entreprise qu'il
a lui-même conseillée, & dont il a sou-
haité le succès ? Les avis des Rois sont
des Commandemens, cela fut cause qu'a-
près avoir mis ordre à toutes choses,
nous mîmes à la voile pour Torno le Mer-
credi 23. Juillet 1681. sur le midi, après
avoir salué Monsieur Steinbielk Grand
Tresorier, qui suivant l'ordre qu'il avoit
reçu du Roi son Maître, nous donna des
recommandations pour les Gouverneurs
des Provinces par où nous devions passer.
Nous fûmes portez d'un Sud-West jus-
ques à Vacsol où l'on visite les Vaisseaux.
Nous admirâmes en y allant la bizarre si-
tuation de Stockholm. Il est presque in-
croyable qu'on ait choisi un lieu comme
celui où l'on voit cette Ville, pour en
faire la Capitale d'un Royaume aussi grand
que celui de Suéde. On dit que les Fon-
dateurs de cette Ville cherchant un lieu
pour la faire, jetterent un bâton dans
la Mer, dans le dessein de la bâtir au
lieu où il s'arrêteroit. Ce bâton s'arrêta
où l'on voit presentement cette Ville,
qui n'a rien d'affreux que sa situation,
car les bâtimens en sont fort superbes &
les habitans fort civils.
Nous vîmes la petite Isle d'Aland à 40.
milles de Stockolm ; cette Isle est très-
fertile & sert de retraite aux Elands qui
y passent de Livonie & de Carelie, lors-
que l'Hyver leur a fait un passage sur les
Glaces. Cet animal est de la hauteur d'un
cheval, & d'un poil tirant sur le blanc.
Il porte un bois comme un Daim, &
a le pied de même fort long ; mais il
le surpasse en légereté & en force, dont
il se sert contre les Loups, avec lesquels
il se bat souvent. La Peau de cet animal
apartient au Roi ; & les Païsans sont obli-
gez sous peine de la vie de la porter au
Gouverneur.
En quittant cette Isle nous perdîmes
la terre de vûë, & ne la revîmes que le
Vendredi matin à la hauteur d'Hernen ou
Hernesante, éloignée de Stockolm de cent
milles qui valent trois cent lieuës de Fran-
ce, & le vent demeurant toûjours ex-
trêmement violent, nous ne fûmes pas
long-tems à découvrir les Isles de Ulfen,
Schagen, & Goben ; en sorte que le Sa-
medi matin, nous trouvâmes que nous
avions laissé l'Angermanie, & que nous
étions à la hauteur de Urna, premiere
Ville de Lapponie, qui prend son nom du
Fleuve qui l'arrose. Cette Ville donne
son nom à toute la Province qu'on apel-
le Urna Lapmarck. Elle se trouve au
trente-huitiéme degré de longitude, &
au soixante-cinquiéme onze minutes de
latitude, éloignée de Stockolm de 150.
milles, faisant environ 450. lieuës Fran-
çoises.
Nous découvrîmes le Samedi les Isles
de Quercken, & le vent continuant toû-
jours Sud-Sud-West, nous fit voir sur le
Midi la petite Isle de Ratan, & sur les
quatre heures du même jour nous nous
trouvâmes à la hauteur du Cap de Burock-
luben.
Quand nous eûmes passé ce petit Cap,
nous perdîmes terre de vûë, & le Diman-
che matin le vent s'étant tenu au Sud toute
la nuit, nous nous trouvâmes à la hau-
teur de Malhurn, petite Isle à huit milles
de Torno, il en sortit des Pescheurs dans
une petite Barque, aussi mince que j'en
aye vûë de ma vie, dont les planches é-
toient cousuës ensemble à la mode des
Russes. Ils nous apporterent du Strumelin,
& nous leur donnâmes du Biscuit & de
l'Eau-de-Vie, avec quoi ils s'en retour-
nerent fort contens.
Le vent demeurant toujours extrême-
ment favorable, nous arrivâmes à une lieuë
de Torno, où nous mouillâmes l'ancre.
Il est assez difficile de croire qu'on ait
pû faire un aussi long chemin que celui
que nous fîmes en quatre jours de tems.
On compte de Stockolm à Torno deux
cens milles de Suéde par Mer, qui val-
lent six cens lieuës de France & nous
fîmes tout ce chemin avec un vent de
Sud & Sud-Sud-West, si favorable & si
violent, qu'étant partis le Mercredi à
midi de Stockolm, nous arrivâmes à la
même heure le Dimanche suivant, sans
avoir été obligez de changer les voiles
pendant tout le voiage.
Torno est situé à l'extrémité du Golfe
Bothnique, au 42. degré 27. minutes de
longitude & au 67. de latitude C'est
la derniere Ville du Monde, du côté
du Nord : Le reste jusqu'au Cap n'étant
habité que par des Lappons, gens
sauvages, qui n'ont aucune demeure
fixe.
C'est en ce lieu où se tiennent les Foi-
res de ces Nations Septentrionales pen-
dans l'Hyver, lorsque la Mer est assez
glacée pour y venir en traîneau. C'est
pendant ce tems qu'on y voit de toutes
sortes de Nations du Nord, de Russes,
de Moscovites, de Finois, & de Lap-
pons, de tous les trois Royaumes qui y
viennent ensemble sur des neiges & sur
des glaces, dont la commodité est si
grande, qu'on peut facilement par le
moien des traîneaux, aller en un jour de
Finlande en Lapponie, & traverser sur
les glaces le sein Bothnique, quoiqu'il
ait dans les moindres endroits 30 ou 40.
milles de Suéde. Le trafic de cette Ville
est en Poisson qu'ils envoyent fort loin,
& la Riviere de Torne est si fertile en
Saumons & en Brochets, qu'elle peut
en fournir à tous les Habitans de la Mer
Baltique. Ils salent les uns pour les trans-
porter, & fument les autres dans des
Bassetouches qui sont faits comme des
bains. Quoique cette Ville ne soit pro-
prement qu'un amas de Cabannes de bois,
elle ne laisse pas de paier tous les ans
deux mille Dalles de Cuivre, qui font
environ 1000 livres de notre Monnoie.
Nous logeâmes chez le Patron de la
Barque, qui nous avoit amenés de Stoc-
kolm. Nous ne trouvâmes pas sa Femme
chez lui ; elle étoit allée à une Foire qui
se faisoit à dix ou douze lieuës de là,
pour troquer du sel & de la farine con-
tre des peaux de Rhennes, de petits Gris
& autres : car tout le commerce de ce
Païs, se fait ordinairement en troc, &
les Russes & les Lappons ne font gue-
res de marché autrement.
Nous allâmes le jour suivant Lundi
pour voir Joannes Tornaeus, homme doc-
te, qui a tourné en Lappon tous les
Pseaumes de David, & qui a écrit leur
Histoire. C'étoit un Prêtre de la Campa-
gne : il étoit mort depuis trois jours, &
nous le trouvâmes étendu dans son cer-
cueil avec des habits conformes à sa pro-
fession, & que l'on lui avoit fait faire ex-
près ; il étoit fort regretté dans le Païs,
& avoit voiagé dans une bonne partie de
l'Europe.
Sa Femme étoit d'un autre côté cou-
chée sur son lit, qui témoignoit par ses
soupirs & par ses pleurs, le regret qu'el-
le avoit de perdre un tel mari ; quantité
d'autres femmes ses amies environnoient
le lit, & répondoient par leurs gémis-
semens à la douleur de la Veuve.
Mais ce qui consoloit un peu dans une
si grande affliction & une tristesse si gene-
rale, c'étoit quantité de grands Pots
d'argent faits à l'antique pleins les uns
de Vin de France, d'autres de vin d'Es-
pagne, & d'autres d'Eau-de-Vie, qu'on
avoit soin de ne pas laisser long-tems
vuides. Nous tâtâmes de tout, & la Veu-
ve interrompoit souvent ses soupirs pour
nous presser de boire ; elle nous fit mê-
me apporter du Tabac, dont nous ne vou-
lûmes point prendre. On nous conduisit
ensuite au Temple, dont le défunt avoit
été Pasteur, où nous ne vîmes rien de
remarquable, & prenant congé de la Veu-
ve, il fallut encore boire à la mémoire du
défunt & faire, Monsieur, ce qui s'appel-
le, Libare manibus.
Nous allâmes ensuite chez une person-
ne qui étoit en notre compagnie ; la me-
re nous reçut avec toute l'affection possi-
ble, & ces Gens qui n'avoient jamais vû
de François, ne sçavoient comment nous
témoigner la joie qu'ils avoient de nous
voir en leur Païs.
Le Mardi on nous apporta quantité de
fourures à acheter, de grandes couver-
tures fourées de peaux de Liévre blanc,
qu'on vouloit donner pour un écu. On
nous montra aussi des habits de Lappons,
faits de peaux de jeunes Rhennes, avec
tout l'équipage, les bottes, les gans,
les souliers, la ceinture & le bonnet.
Nous allâmes le même jour à la chasse
autour de la maison : nous trouvâmes
quantité de Becasses sauvages & autres
animaux inconnus en nos Païs, & nous
nous étonnâmes que les Habitans que
nous rencontrions dans le chemin, ne nous
fuyoient pas moins que le Gibier.
Le Mercredi nous reçûmes visite des
Bourguemestres de la Ville, & du Baillif,
qui nous firent offre de services en tout
ce qui seroit en leur pouvoir. Ils nous
vinrent prendre après le dîné dans leurs
Barques, & nous menerent chez le Prê-
tre de la Ville, Gendre du défunt Tor-
naeus.
Ce fut-là où nous vîmes pour la pre-
miere fois un Traîneau Lappon, dont nous
admirâmes la structure. Cette Machine
qu'ils apellent Pulea, est faite comme un
petit Canot, élevée sur le devant pour
fendre la neige avec plus de facilité. La
prouë n'est faite que d'une seule planche,
& le corps est composé de plusieurs mor-
ceaux de bois qui sont cousus ensemble,
avec de gros fil de Rhenne, sans qu'il
y entre un seul clou, & qui se réunis-
sent sur le devant à un morceau de bois
assez fort, qui regne tout du long par-
dessus, & qui excedant les reste de l'Ou-
vrage, fait le même effet que la Quille
d'un Vaisseau. C'est sur ce morceau de
bois que le Traîneau glisse, & comme
il n'est large que de quatre bons doigts,
cette machine roule continuellement de
côté & d'autre : on se met dedans jusqu'à
la moitié du corps comme dans un cer-
cueil, & l'on vous y lie, en sorte que
vous êtes entierement immobile, & l'on
vous laisse seulement l'usage des mains,
afin que d'une vous puissiez conduire la
Rhenne, & de l'autre vous soutenir lors-
que vous êtes en danger de tomber. Il
faut tenir son corps dans l'équilibre, ce
qui fait qu'à moins d'être accoûtumé à
cette maniere de courir, on est souvent en
danger de la vie & principalement lors-
que le Traîneau descend des Rochers les
plus escarpez, sur lesquels vous courez d'u-
ne si horrible vîtesse, qu'il est impossible
de se figurer la promptitude de ce mouve-
ment, à moins de l'avoir expérimenté.
Nous soupâmes ce même soir en public
avec le Bourguemestre ; tous les Habi-
tans y coururent en foule pour nous voir
manger. Nous arrêtâmes ce même soir
notre départ pour le lendemain, & pri-
mes un Truchement.
Le Jeudi dernier Juillet, nous parti-
mes de Torno dans un petit batteau Fin-
nois, fait exprès pour aller dans ce Païs ;
sa longueur peut être de douze pieds &
sa largeur de trois. Il ne se peut rien
voir de si bien travaillé, ni de si leger,
en sorte que deux ou trois hommes peu-
vent porter facilement ce bâtiment, lors-
qu'ils sont obligez de passer les cataractes
de ce Fleuve, qui sont si impétueuses,
qu'elles roulent des pierres d'une gros-
seur extraordinaire. Nous fûmes obligez
d'aller à pied presque tout le reste de la
journée, à cause des torrens qui tom-
boient des montagnes, & d'un vent
impétueux, qui faisoit entrer l'eau dans
le batteau, avec une telle abondance, que
si l'on n'eût été extrêmement prompt à
la vuider, il eût été bien-tôt rempli.
Nous allâmes le long de la Riviere tou-
jours chassant ; nous tuâmes quelques
piéces de Gibier, & nous admirâmes la
quantité de Canards, d'Oies, de Curlis,
& de plusieurs que nous rencontrions à
chaque pas. Nous ne fîmes pas ce jour-
là tout le chemin que nous avions déter-
miné de faire, à cause d'une pluye vio-
lente qui nous surprit, & nous obligea
de passer la nuit dans une maison de
Païsans, à une lieuë & demie de Torno.
Nous marchâmes tout le Vendredi sans
nous reposer, & nous fûmes depuis qua-
tre heures du matin jusqu'à la nuit, à
faire trois mille : si l'on peut appeller la
nuit un tems où l'on voit toujours le
Soleil, sans que l'on puisse faire aucune
distinction du jour au lendemain.
Nous fîmes plus de la moitié du che-
min à pied, à cause des Torrens effroya-
bles qu'il fallut surmonter. Nous fûmes
même obligez de porter notre Batteau
pendant quelque espace de chemin, &
nous eûmes le plaisir de voir en même-
tems descendre deux petites Barques au
milieu de ces cataractes. L'Oiseau le plus
vîte & le plus leger, ne peut aller de
cette impétuosité, & la vûe ne peut sui-
vre la course de ces bâtimens, qui se
dérobent aux yeux, & s'enfoncent tan-
tôt dans les vagues, où ils semblent en-
sevelis, & tantôt se relevent d'une hau-
teur surprenante. Pendant cette course
rapide, le Pilote est debout, & employe
toute son industrie à éviter des pierres
d'une grosseur extraordinaire, & passer
au milieu des Rochers qui ne laissent jus-
tement que la largeur du Batteau, & qui
briseroient ces petites Chaloupes en mil-
le piéces, si elles y touchoient le moins
du monde.
Nous tuâmes ce jour-là dans les bois
deux Faisandeaux, trois Canards, & deux
Cercelles, sans nous éloigner de notre che-
min, pendant lequel nous fûmes extrê-
mement incommodez des moucherons qui
sont la peste de ce Païs, & qui nous fi-
rent desesperer. Les Lappons n'ont point
d'autre remede contre ces maudits ani-
maux, que d'emplir de fumée le lieu où
ils demeurent, & nous remarquâmes sur
le chemin, que pour garantir leur bé-
tail de ces bêtes importunes, ils allument
un grand feu dans les endroits où pais-
sent leurs Vaches (que nous trouvâmes
toutes blanches) à la fumée duquel elles
se mettent, & chassent ainsi les mouche-
rons qui n'y sçauroient durer.
Nous fîmes la même chose, & nous
nous enfumâmes, lorsque nous fûmes ar-
rivez chez un Allemand qui est depuis
trente ans dans le Païs, & qui reçoit le
Tribut des Lappons pour le Roi de Sué-
de. Il nous dit que ce Peuple étoit obli-
gé de se trouver en un certain lieu qu'on
lui assigne l'année précedente pour appor-
ter ce qu'il doit, & qu'on prenoit ordi-
nairement le tems de l'Hiver, à cause de
la commodité qu'il donne aux Lappons
de venir sur les glaces par le moien de
leurs Rhennes. Le Tribut qu'ils paient est
peu de chose, & c'est une politique du
Roi de Suéde qui pour tenir toujours ces
Peuples Tributaires à sa Couronne, ne
les charge que d'un médiocre impôt,
de peur que les Lappons qui n'ont point
de demeure fixe, & à qui toute l'éten-
duë de la Lapponie sert de maison, n'ail-
lent sur les Terres d'un autre pour éviter
les vexations du Prince, de qui ils seroient
trop surchargez. Il y a pourtant de ces peu-
ples qui payent plusieurs Tributs à diffe-
rens Etats, & quelquefois un Lappon se-
ra Tributaire du Roi de Suéde, de celui
du Dannemarck, & du Grand Duc de
Moscovie. Ils payeront au premier parce
qu'ils demeurent sur ses Etats, à l'autre
parce qu'il leur permet de pêcher du cô-
té de la Norwege qui lui apartient, & au
troisiéme à cause qu'ils peuvent aller chas-
ser sur ses Terres.
Il ne nous arriva rien d'extraordinai-
re pendant tout le chemin que nous fîmes
le Samedi ; mais si-tôt que nous fûmes ar-
rivez chez un Païsan, nous nous étonnâ-
mes de trouver tout le monde dans le
Bain. Ces lieux qu'ils apellent Basse-Tou-
ches ou Bains, sont faits de bois, comme
toutes leurs maisons. On voit au milieu
de ce Bain un gros amas de pierres, sans
qu'ils ayent observé aucun ordre en le fai-
sant, que d'y laisser un trou au milieu,
dans lequel ils allument du feu. Ces pier-
res étant une fois échauffées, communi-
quent la chaleur à tout le lieu ; mais ce
chaud s'augmente extrêmement lorsque
l'on vient à jetter de l'eau dessus les cail-
loux, qui renvoiant une fumée étouffan-
te, font que l'air qu'on respire dans ces
Bains est tout de feu. Ce qui nous sur-
prit beaucoup, fut qu'étant entrés dedans
ce Bain, nous y trouvâmes ensemble Fil-
les & Garçons, Mere & Fils, Freres &
Soeurs, sans que ces femmes nuës eussent
peine à supporter la vûë des personnes
qu'elles ne connoissoient point. Mais nous
nous étonnâmes davantage de voir de
jeunes Filles frapper d'une branche des
Hommes & des Garçons nuds. Je crus
d'abord que la Nature affoiblie par de
grandes sueurs, avoit besoin de cet
artifice pour faire voir qu'il lui restoit en-
core quelque signe de vie ; mais on me
détrompa bien-tôt, & je sçus que cela
se faisoit afin que ces coups réiterez ou-
vrant les pores aidassent à faire faire de
grandes évacuations. J'eus de la peine
ensuite à concevoir comment ces gens
sortant nuds de ces Bains tout de feu,
alloient se jetter dans une Riviere extrê-
mement froide, qui étoit à quelques pas
de la maison, & je conçus qu'il falloit
que ces gens fussent d'un fort temperam-
ment, pour pouvoir résister aux efforts
que ce prompt changement du chaud au
froid, pouvoit causer.
Vous n'auriez jamais cru, Monsieur,
que les Bothniens, gens extrêmement sau-
vages, eussent imité les Romains dans
leur luxe, & dans leurs plaisirs. Mais
vous vous en étonnerez encore davanta-
ge, quand je vous aurai dit que ces mê-
mes gens qui ont des Bains chez eux com-
me les Empereurs, n'ont pas de pain à
manger. Ils vivent d'un peu de Lait, &
se nourrissent de la plus tendre écorce
qui se trouve au sommet des Pins. Ils la
prennent lorsque l'arbre jette sa féve, &
après l'avoir exposée quelque tems au so-
leil, ils la mettent dans de grands Pa-
niers sous terre, sur laquelle ils allument
du feu qui lui donne une couleur, &
un goût assez agréable. Voilà, Monsieur
quelle est pendant toute l'année, la nour-
riture de ces gens qui cherchent avec soin
les Délices du Bain, & qui peuvent se
passer de pain.
Nous fûmes assez heureux à la Chasse
le Dimanche, nous raportâmes quantité
de gibier ; mais nous ne vîmes rien qui
mérite d'être écrit, qu'une paire de ces
longues Planches de Bois de Sapin, avec
lesquelles les Lappons courent d'une si ex-
traordinaire vîtesse, qu'il n'est point d'a-
nimal si prompt qu'il puisse être, qu'ils
n'attrapent facilement, lorsque la Neige
est assez dure pour les soutenir.
Ces Planches extrêmement épaisses,
sont de la longueur de deux aunes, &
larges d'un demi-pied, elles sont relevées
en pointe sur le devant, & percées au
milieu dans l'épaisseur qui est assez con-
siderable en cet endroit, pour pouvoir y
passer un cuir qui tient les pieds fermes
& immobiles. Le Lappon qui est dessus
tient un long Bâton à la main, où d'un
côté est attaché un rond de bois, afin qu'il
n'entre pas dans la neige, & de l'autre
un fer pointu. Il se sert de ce Bâton
pour se donner le premier mouvement,
pour se soutenir en courant, pour se con-
duire dans sa course, & pour s'arrêter
quand il veut : c'est aussi avec cette arme,
qu'il perce les bêtes qu'il poursuit, lors-
qu'il en est assez près.
Il est assez difficile de se figurer la vî-
tesse de ces gens qui peuvent avec ces in-
strumens surpasser la course des bêtes les
plus vîtes ; mais il est impossible de con-
cevoir comment ils peuvent se soutenir
en descendant les fonds les plus précipi-
tez, & comment ils peuvent monter les
montagnes les plus escarpées. C'est pour-
tant, Monsieur, ce qu'ils font avec une a-
dresse qui surpasse l'imagination, & qui est
si naturelle aux gens de ce Païs, que les
femmes ne sont pas moins adroites que les
hommes à se servir de ces planches. Elles
vont visiter leurs parens, & entrepren-
nent de cette maniere les voïages les plus
difficiles & les plus longs.
Le Lundi ne fut remarquable que par
la quantité de Gibier que nous vîmes,
& que nous tuâmes ; nous avions ce jour-
là plus de vingt pieces dans notre dé-
pense : il est vrai que nous achetâmes
cinq ou six Canards de quelques Paï-
sans qui venoient de les prendre. Ces
gens n'ont point d'autres armes pour al-
ler à la chasse que l'Arc ou l'Arbaleste.
Ils se servent de l'Arc contre les plus
grandes bêtes, comme les Ours, les
Loups, & les Rhennes Sauvages, & lors-
qu'ils veulent prendre des animaux moins
considerables, ils emploient l'Arbaleste,
qui ne differe des nôtres que par la gran-
deur. Les habitans de ce Païs sont si a-
droits à se servir de ces armes, qu'ils sont
sûrs de fraper le but d'aussi loin qu'ils
le peuvent voir. L'Oiseau le plus petit
ne leur échape pas, il s'en trouve mê-
me quelques-uns qui donneront dans la
tête d'une aiguille. Les fléches dont ils
se servent sont differentes, les unes sont
armées de fer ou d'os de Poisson, & les
autres sont rondes de la figure d'une bou-
le coupée par la moitié. Ils se servent des
premieres pour l'Arc lorsqu'ils vont aux
grandes chasses, & des autres pour l'Ar-
baleste quand ils rencontrent des ani-
maux qu'ils peuvent tuer sans leur faire
une plaïe si dangereuse. Ils emploient ces
mêmes fléches rondes contre les petits
Gris, les Martes & les Hermines, afin de
conserver les Peaux entieres, & parce
qu'il est difficile qu'il n'y reste la mar-
que que le coup a laissée, les plus ha-
biles ne manquent jamais de les toucher
où ils veulent, & frapent ordinaire-
ment à la tête, qui est l'endroit de la
peau le moins estimé.
Nous arrivâmes le Mardi à Kones, &
nous y restâmes le Mercredi pour nous
reposer, & voir travailler aux forges de
Fer & de Cuivre qui sont en ce lieu.
Nous admirâmes les manieres de fondre
ces Métaux, & de préparer le Cuivre
avant qu'on en puisse faire des pelottes
qui sont la monnoïe du païs, lorsqu'el-
le est marquée du coin du Prince. Ce qui
nous étonna le plus, ce fut de voir un
de ces Forgerons aprocher de la Fournai-
se, & prendre avec sa main du Cuivre
que la violence du feu avoit fondu, com-
me de l'eau, & le tenir ainsi quelque
tems. Rien n'est plus affreux que ces de-
meures, les Torrens qui tombent des
montagnes, les Rochers & les bois qui
les environnent, la noirceur & l'air sau-
vage des Forgerons, tout contribuë à for-
mer l'horreur de ce lieu. Ces solitudes
affreuses ne laissent pas d'avoir leur agré-
ment, & de plaire quelquefois autant
que les lieux les plus magnifiques, & ce
fut au milieu de ces Roches que je lais-
sai couler ces Vers d'une veine, qui avoit
été long-tems sterile.
Tranquilles et sombres forêts
Où le Soleil ne luit jamais,
Qu'au travers de mille feüillages,
Que vous avez pour moi d'attraits !
Et qu'il est doux sous vos ombrages
De pouvoir respirer en Paix !
Que j'aime à voir vos Chênes verts,
Presque aussi vieux que l'Univers,
Qui malgré la nature émuë
Et ses plus cruels Aquilons,
Sont aussi seurs près de la nuë,
Que les épics dans les fillons !
Et vous impétueux Torrens,
Qui sur les Roches murmurans
Roulez vos Eaux avec contrainte,
Que le bruit que vous excitez,
Cause de respect et de crainte
A tous ceux que vous arrêtez !
Quelquefois vos rapides Eaux
Venant arroser les roseaux
Forment des Etangs pacifiques,
Où les Plongeons et les Canards
Et tous les Oiseaux aquatiques
Viennent fondre de toutes parts.
D'un côté l'on voit des Poissons
Qui sans craindre les hameçons
Quittent leurs demeures profondes,
Et pour prendre un plaisir nouveau,
Las de folâtrer dans les ondes,
S'élancent et sautent sur l'eau.
Tous ces Edifices détruits
Et ces respectueux débris,
Qu'on voit sur cette Roche obscure,
Sont plus beaux que les bâtimens,
Où l'Or, l'Azur, et la Peinture,
Forment les moindres ornemens.
Le temps y laisse quelques trous
Pour la demeure des Hybous,
Et les bêtes d'un cri funeste,
Les Oiseaux sacrés à la nuit,
Dans l'horreur de cette retraite,
Trouvent toûjours un seur reduit.
Nous partîmes le Jeudi de ces Forges,
pour aller à d'autres qui en sont éloi-