JE ne pretens point faire ici l'Eloge du Livre que je presente aujourd'hui au Public, le nom seul de son Auteur doit lui servir de lustre, chacun sçait que Mr. Regnard a été un des plus beaux génies de son siécle, ses piéces de Théâtre l'aprochent de si près du célébre Moliere, que l'on ne peut respecter la mémoire de l'un sans rendre justice aux Ouvrages de l'autre ; aussi je me garderois de rien ajoûter au nom qui se lit à la tête de ces Oeuvres, si je ne me croyois obligé de prévenir le Lecteur sur quelques legers défauts, qu'il remarquera dans ce Livre. Il est à présumer que Mr. Regnard n'avoit aucun dessein de faire imprimer ses Voyages, l'envie de se désennuïer et de contenter la curiosité de quelques-uns de ses amis particuliers, étoient, je crois, les seuls motifs qui l'ont obligé à les écrire ; cela est d'autant plus facile à persuader, que l'on verra dans ce Volume plusieurs répétitions copiées l'une sur l'autre, si mot à mot, qu'il est aise de juger qu'il les envoyoit à differentes personnes ; d'ailleurs le stile en quelques endroits en paroît négligé, ce qui prouve clairement qu'il ne prétendoit pas les mettre au grand jour ; cependant les curieux seront si satisfaits des découvertes dont Mr. Regnard leur fait part, qu'ils lui passeront sans peine de legers défauts. Ce n'est donc point pour eux que je mets cet Avertissement à la tête de cet Ouvrage, je ne l'ai fait que pour le Lecteur satirique, et pour prévenir ces objections. Il me demandera sans doute pourquoi ayant reconnu les fautes que je lui accuse, je ne les ai point corrigées ? A cela je lui répondrai que plusieurs de nos Auteurs modernes que j'en avois priez, m'ont avoüé avec une modestie peu ordinaire à leur profession, que les négligences peu châtiées de Mr. Regnard l'emporteroient toûjours sur leurs corrections les mieux fondées ; et je crois effectivement que les fautes legeres de certaines gens sont plus passables que la perfection de certains autres. Je me flate que la lecture de ce Livre rangera mes lecteurs de mon sentiment. Il se rencontre à chaque pas des beautez dans cet Ouvrage qui en réparent tellement les petites défectuositez, que je puis dire avec vérité que les unes servent de lustre aux autres. Je crois que toutes les personnes sensées n'auront qu'à lire pour se confirmer dans ce que je leur avance.
Nous partîmes de Paris le 26. Avril 1681. par le Carosse de Bruxelles. Je fus coucher à Senlis, ou se devoit rendre Monsieur de Fercourt, qui étoit parti de Paris trois jours auparavant. Nous nous trouvâmes dans le Carosse tous jeunes gens, dont le plus âgé n'avoit pas vingt-huit ans. Il y avoit cinq Hollandois, du nombre desquels étoit Monsieur de Wasenau, Capitaine des Gardes du Prince d'Orange. Il se trouva aussi parmi nous un petit Abbé Espagnol qui alloit prendre possession d'une Chanoinie à Bruxelles. Ce petit Prêtre bossu par devant & par derriere, nous servit de divertissement pendant tout le chemin. Nous allâmes le lendemain dîner à Pont & coucher à Gournai, où étoit la Maison de Monsieur Amelot Président. Le Château est entouré d'eau, & le Jardin est coupé de differens ruisseaux qui en forment l'agrément. Nous en partîmes d'assez grand matin pour aller coucher à Peronne ; cette Ville est nommée la Pucelle, à cause de sa fidélité inébranlable, & que malgré tous les troubles elle s'est conservée dans la soumission qu'elle devoit à son Roi. Elle est d'une petite étendüe, mais extrêmement forte du côté par où on y entre, à cause des marais qui rendent son approche difficile, & qui forment quantité de fossez très-larges & fort profonds, qui font mille détours avant que d'arriver à la Ville. La Rivière de Somme l'arrose & la deffend de ce même côté ; ce qui fait qu'elle est presque inaccessible. Ces fossez produisent d'excellentes Carpes, qui sont renommées par toute la France, & des Canards en quantité, dont les pâtez ne sont pas moins estimez. De Peronne à Cambray on compte sept lieuës. Dans le chemin, nous fûmes pris du mauvais tems, avec tant de violence, que nos Chevaux effrayez & aveuglez des éclairs continuels, qui formoient un jour malgré l'obscurité des tenebres, renversérent le Carosse dans un fossé fort profond, où nous devions tous finir nos jours de cette chûte violente ; mais le hazard voulut que pas un de nous ne fut blessé, nous en fûmes quittes pour quantité d'eau qui passa dessus nous, & après que l'on nous eût pêchez & retirez de ce Carosse, faits comme des gens qui sortent d'un bourbier où ils ont enfoncé jusqu'aux oreilles, nous fûmes obligez de faire une lieuë & demie à pied, qui restoit jusqu'à Cambrai, où nous fîmes une entrée aussi sale & aussi crottée qu'il est aisé de s'imaginer.
Cette Ville ne devoit pas faire tout le bruit qu'elle faisoit dans la France, elle n'étoit redoutable que par le mal que ses Garnisons faisoient à nos Païsans, & je me suis étonné des desordres qu'elle a causez avant que le plus grand des Rois l'eût réduite en son obéissance. En effet, Cambrai de lui-même n'est rien, il n'y a que la Citadelle qui soit en état de se deffendre, & la Ville n'étoit forte que par la sûreté que lui donnoit cette Citadelle ; mais les travaux qu'on y fait presentement, font connoître qu'on ne la veut pas rendre si-tôt, & que les Espagnols qui se faisoient si forts de cette Place, & qui disoient que si le Roi de France vouloit prendre Cambrai, il falloit qu'il en fit faire un ; on connoît, dis-je, qu'ils lui ont donné le dernier adieu. Cette Citadelle si renommée par tout le monde fut commencée par Charles-Quint, & a été augmentée de plusieurs fortifications qui la rendent une piéce très considerable. Ses murailles sont d'une hauteur surprenante, & cela vient de la grande profondeur que l'on a donnée aux fossez qui n'a pas apporté d'avantage à ses murailles qui sont presque toutes déracinées. Nous fûmes conduits par tout par un Officier qui prit plaisir à nous faire tout voir, & nous montra la bréche par où les Espagnols sont sortis. La Ville n'a rien de remarquable que le Clocher de la Cathedrale, qui est bâti à jour, avec une délicatesse surprenante. Nous logeâmes au Corbeau, & fûmes assez mal, à cause de la quantité de Carosses qui y étoient.
On ne compte pas davantage de Cambrai à Valenciennes, que de Peronne à Cambrai. Cette Ville est située sur l'Escaut, & l'on y travaille d'une maniere à la rendre une Ville imprenable. Nous y remarquâmes avec soin le lieu par où elle avoit été prise, & la Porte par où les Mousquetaires y avoient entré. Cette Porte est faite comme une Porte de Cave à barreaux, & faisoit la communication avec une esplanade : elle n'avoit point été ouverte depuis plus de 20. ans, & elle ne le fut que pour porter le Corps du Major, qui avoit été blessé à une attaque qui se faisoit de ce côté. Les Mousquetaires pour qui elle n'avoit pas été ouverte, poursuivirent les Ennemis, & trouvant cette entrée continuerent leur pointe ; & malgré une grêle de balles, ils pousserent jusqu'à une autre porte, de laquelle on ne pût abbatre la Herse qui n'avoit point servi depuis fort longtems, & se rendirent Maîtres de la Ville. Nous passâmes dans la Forteresse, & comme nous avions un espece de Prêtre avec nous, on nous donna deux Soldats pour nous conduire. L'on sçait qu'il n'y a que le coeur des Prêtres qui soit Espagnol en ce Païs, & afin de leur ôter tout moien de rien entreprendre, on les veille d'une maniere particuliere : nous remarquâmes que toutes les femmes étoient belles en ce Païs. De Valenciennes pour aller à Mons, on va dîner à Reverain, lieu recommandable, tant par le séjour que nos Armées y ont fait, que parce que c'est le lieu qui sépare les terres d'Espagne d'avec celles de France. Nous arrivâmes d'assez bonne heure à la Ville, & nous eûmes le tems de la considerer.
Mons, est la Ville Capitale du Hainaut, & la premiere qui reconnoisse de ce côté la domination Espagnole, jusqu'à ce qu'il plaise à la France de lui faire sentir son joug. Elle peut passer pour une des plus fortes du Païs-Bas, à cause de sa situation, qui se trouve au milieu des Marais. Les Bourgeois la gardent, & nous leur vîmes monter la garde dans la grande Place, qui est très-belle. Le Prince d'Aremberg Duc d'Arscot, de la meilleure Maison des Païs-Bas, Grand d'Espagne, en est Gouverneur. Ce qui me plaît davantage dans Mons, & ce qui est assez particulier, ce fut le College Roial des Chanoinesses, fondé par une ............. qui établit cette Communauté pour y recevoir des Filles de Qualité, qui y demeurent jusqu'à ce qu'elles en sortent pour se marier. Ces Filles font le Service avec une grace particuliere. Elles ont un Habit qui leur est propre pour aller à l'Eglise le matin, & un autre le soir pour aller dans la Ville & dans toutes les Compagnies, où elles sont parfaitement bien reçuës à cause de leur galanterie, dont elles font profession. Nous montâmes sur la grande Tour, d'où nous apperçumes toute la Ville, & où nous vîmes un très-beau Carillon, dont tous les Hollandois & les Flamands sont fort curieux.
De Mons, nous fûmes coucher à NotreDame des Halles. Ce lieu de dévotion a été comme tous les autres, fort mal traité des Armées qui ont campé aux environs, & l'on n'a eu aucun égard à la dévotion que tous les Flamands ont à cette Eglise, dediée à la Vierge. Nous vîmes au sortir de Mons le lieu où s'étoit donnée la Bataille fameuse de Saint-Denis, la veille que la Paix fut publiée dans l'Armée, & le Prince d'Orange en ayant les Articles signez sur lui. Nous étions avec un Officier qui s'y étoit trouvé & qui nous montra les postes & les lieux qu'occupoient les deux armées. Cette Bataille porte aussi le nom de Cassiau à cause d'un petit village qui est tout contre cette Abbaye, qui a imposé le nom à cette journée.
Nous arrivâmes enfin à Bruxelles la seconde Ville du Brabant. Elle est trèsagréable & très-peuplée à cause de la demeure ordinaire que les Gouverneurs des Païs-Bas y font, & la quantité des gens de qualité qui suivent la Cour ; c'est pour cela qu'elle est appellée la Noble. Le Palais du Gouverneur est le plus somptueux bâtiment de la Ville, tant à cause de sa grandeur que par un grand Parc qui sert de promenade à tous les habitans, & réjoüit la vûe par la quantité de Fontaines qu'on y voit. Le Prince de Parme en est presentement Gouverneur ; il a mis la milice sur un très-bon pié, & l'a rétablie par les grandes levées qu'il a faites sur le peuple qui n'en étoit pas trop content. L'Hôtel de Ville est un bâtiment assez curieux : il fut fait par un Italien qui se pendit de dépit d'avoir manqué à mettre la Tour au milieu, comme son Epitaphe le fait connoître, & cet homme fit par avance de lui, ce qu'auroit fait un Bourreau. Il ne méritoit pas moins qu'une corde pour avoir manqué à un point où des gens qui n'auroient pas les moindres connoissances de l'Architecture ne manqueroient pas. Les Eglises de Bruxelles comme toutes celles des Païs-Bas sont très-belles, & fort bien entretenuës. Nous vîmes dans la Collegiale du nom de Sainte Gudule, les trois Hosties miraculeuses, sur lesquelles on dit qu'on voit quelques goutes de sang. Nous allâmes voir la Communauté des Beguines, qui est un ordre particulier en ce païs. Elles sont vétuës de blanc dans l'Eglise, & vont par les ruës avec un long manteau noir qui leur descend du sommet de la tête & leur tombe sur les talons. Elles portent aussi sur le front une petite huppe qui forme un habillement assez galant, & on trouve des filles sous cet habit dévot que j'aimerois mieux que beaucoup d'autres, avec l'or & les diamans qui les environnent : elles étoient pour lors au nombre de 800. dans le Beguinage. Le Cours à la mode est chez eux ce que le Cours est chez nous. C'est-là que se trouvent toutes les Dames & les Cavaliers, avec cette différence néanmoins, que toutes les Dames sont d'un côté & les hommes de l'autre. Nous demeurâmes trois jours à Bruxelles avec bien du plaisir, & après avoir vû tout ce qu'il y avoit à voir dans la Ville, nous en partîmes le 16. Mai par le Canal qui va à Anvers & qui ne nous conduisit que jusques à .... où nous descendîmes du bateau pour prendre des chariots qui nous devoient conduire à Malines, que nous voulions voir avant que d'arriver à Anvers.
Malines est appellée la Jolie, & non sans raison, car il semble plûtôt que ce soit une Ville peinte que réelle tant les ruës en sont propres & bien pavées, & les bâtimens bien proportionnez : c'est en ce Parlement, le premier du Païs-Bas, où sont renvoyez tous les procès qui en appellent en ce lieu ; ce qui rend cette Ville fort recommandable. Cette Province est démembrée du reste des Païs-Bas, & c'est un Marquisat séparé. Tout le commun peuple travaille comme par toute la Flandres à faire des dentelles blanches, qu'on appelle de ce nom, & le Beguinage qui est le plus grand & le plus considerable de tous, n'est entretenu que par ce travail, que les Beguines exercent, & dans lequel elles excellent. Ces Beguines sont des filles ou femmes dévotes qui se retirent dans ce lieu autant de tems qu'elles veulent. Elles y ont chacune une petite maison séparée, où elles sont visitées de leurs parens. Il y en a même quelquesunes qui prennent des Pensionnaires ; le lieu s'appelle Beguinage, & les portes s'en ferment tous les soirs de bonne heure. Il y a à Malines une Tour qui est fort estimée pour la hauteur, de laquelle on découvre extrêmement loin. De Malines où nous dinâmes, nous fûmes coucher à Anvers, sur des Chariots de poste, établis pour partir tous les jours à certaine heure, & par le chemin le plus beau & le plus agréable que j'aye jamais fait.
Anvers la premiere & la plus grande Ville du Brabant, & à qui on pourroit donner des titres encore superbes, surpasse toutes les autres Villes que j'aye vûes, à l'exception de Naples, Rome, Venise ; non seulement par la magnificence de ses bâtimens, par la pompe de ses Eglises, & par la largeur de ses ruës spacieuses, mais aussi par les manieres de ses habitans, dont les plus polis tâchent à se conformer à nos manieres Françoises, & par les habits & par la langue qu'ils font gloire de posseder en perfection. La premiere chose que nous admirâmes en y entrant, ce fut la beauté de ces superbes remparts, qui tous couverts de grands arbres, forment une promenade la plus agréable du monde. Ils sont revétus par tout de pierres de taille & arrosez d'un fossé d'eau vive qui court tout autour de la Ville, & qui sert autant à l'embellir qu'à la deffendre. La Cathedrale est fort bien bâtie, & le Clocher bâti par les Anglois, est d'une délicatesse surprenante ; mais qui pourroit peut-être quelque jour lui être funeste. On y voit des peintures admirables, & entre autres une descente de Croix de Rubens, qui peut passer pour une piece achevée.
L'Eglise des Jésuites ne céde en magnificence à pas une de toutes celles que j'aie vûës en Italie, & d'autant plus superbe, que le marbre dont elle est toute bâtie y a été aporté de fort loin & avec une grande dépense. Toute la Voute est ornée de Quadres de la main des plus excellens Maîtres. Il est aisé de juger de la magnificence de cette Eglise, quand on dira que le seul Balustre de Marbre qui ferme le Maître-Autel, coûte plus de quarante mille livres. Je ne crois pas aussi qu'on puisse jamais voir un ouvrage plus achevé. Le marbre est manié si délicatement qu'il semble qu'il ait quitté sa dureté naturelle, pour prendre la forme qu'on lui a voulu donner, & le fléchir comme de la Cire, suivant la volonté de l'ouvrier. La Citadelle renommée par toute l'Europe pour sa régularité, est à cinq Bastions ; elle est plus grande, plus forte, & incomparablement mieux faite que celle de Cambrai. Son Esplanade est tout-à-fait spacieuse & d'une grande étenduë, mieux entenduë en cela que celle de Cambrai, à laquelle on peut aprocher d'assez près, étant toûjours couvert ; ce qui en a beaucoup facilité la prise. Nous y fûmes conduits par Monsieur Verprost, & menez dans tous les endroits par un Officier qui ne voulut pas permettre que nous allassions sur les Bastions. Nous vîmes l'endroit par où les Hollandois voulurent la surprendre, lorsqu'ils firent de nuit une descente dans la Riviere, & essaiérent de passer le fossé avec de petits bâteaux, que chaque homme pouvoit porter sur son épaule ; mais la sentinelle aiant entendu du bruit donna l'allarme ; ce qui fit que les Hollandois aiant manqué leur coup se retirerent, & laisserent tous les bateaux & les instrumens qu'on garde encore dans la Citadelle, & qu'on nous fit voir comme des marques & des monumens de la victoire.
Nous nous embarquâmes à Anvers pour Roterdam. Nous laissâmes la Zélande à gauche, & passâmes à la vûë de Bergopsom qui apartient à Monsieur le Comte d'Auvergne. Nous fûmes trois jours à notre navigation, & passâmes à la Brille. Cette place a fait bien de la division pendant les troubles de Hollande, qui arriverent il y a environ cent ans.
Du tems de Philipes II. Fils de Charles-Quint, les dix-sept Provinces étoient gouvernées par ...... Soeur de CharlesQuint, & par conséquent Tante de l'Empereur, qui en étoit maître, & qui a voulu lever sur ces Peuples certains droits nouveaux, & introduire parmi eux l'Inquisition. Les Hollandois s'opposérent à ces nouvelles déclarations, & le Prince d'Orange soutenu du Comte de Horn, & de ...... à la tête de la populace, firent des remontrances à la Gouvernante qui lui proposérent deux cens articles, sur lesquels ils vouloient qu'on leur donnât satisfaction. Cette femme surprise de ce tumulte, se retourna vers un des premiers de son Conseil, qui lui dit comme en se moquant, qu'elle ne devoit point se mettre en peine de ces gens qui n'étoient que des gueux ; ce qui aiant été raporté à ce Peuple mutiné, il en devint si courroucé, qu'ils formérent entre eux un parti qui depuis a été apellé le parti des Gueux. La Gouvernante cependant étant retournée en Espagne, & connoissant le naturel remuant des Peuples des dix-sept Provinces, ne voulut pas s'y faire voir qu'elles ne les contentât sur une partie des Articles qu'ils demandoient ; ce qui fit que Philipes II. envoia le Duc d'Alve qui depuis a tant fait de carnage, & a été cause de l'entiere rebellion de ces Provinces. On dit qu'il a fait mourir par la main du Bourreau plus de dix-huit mille personnes. Il ne fut pas plûtôt à Bruxelles qu'il y convoqua les Etats. Le Comte de Horn ne voulant point paroître Chef de la Sédition y alla ; mais le Prince d'Orange craignant les Espagnols dont il se défioit, sortit des Etats pour ne point s'y trouver, & le Comte de Horn rencontrant le Prince d'Orange qui s'absentoit : adieu, lui dit-il, Prince sans Terres ; à quoi le Prince répondit, adieu Comte sans tête. Comme en effet cela se trouva vrai, & aiant été arrêté aux Etats, on lui fit sauter la tête avec une quantité presque innombrable de gens qu'on croioit suivre son parti ou qui étoient suspects ; étant un crime de LezeMajesté parmi les Espagnols d'être seulement suspect à son Prince. Le Prince d'Orange voiant par la mort du Comte de Horn & de ses Adherans, qu'il avoit très-bien fait de se sauver, voulut encore songer à son salut, & apuiant la faction des Mécontens, il se mit à leur tête, & après plusieurs combats, où il eût toûjours du dessous, il prit enfin la Brille, d'où le Duc d'Alve prétendit le chasser ; mais n'en aiant pu venir à bout, il donna occasion à ces tableaux que l'on a faits de lui, dans lesquels il est dépeint par dérision avec des Lunettes sur le nez, parce que Brille en Hollandois signifie Lunette. La Hollande se divise en sept Provinces-Unies, qui sont la Gueldre, la Hollande, la Zélande, Utrecht, la Frise, l'Overissel, & Groningue.
Nous arrivâmes à minuit à Roterdam, & nous fûmes obligez de passer par dessus les murailles pour entrer dans la Ville dont les portes étoient fermées. Cette Ville est la seconde de tout le païs, & il est aisé de juger de sa richesse par la quantité des Vaisseaux qu'on y voit aborder de tous les païs, & qui emplissent le Canal de la Ville qui est extrêmement large. Cette Ville est remarquable par l'étenduë de son commerce, & par la beauté de ses maisons, qui ont toute la propreté qu'on remarque dans toutes les Villes de Hollande. L'on voit au milieu d'une grande Place la Statuë d'Erasme qui étoit natif de cette Ville, & qui a assez bien mérité de la Republique pour avoir une Statuë en Bronze sur le Pont qui est au milieu de la grande Place. Nous partîmes de Roterdam sur les deux heures après-midi par les Barques qui sont d'une commodité admirable par toute la Hollande. Elles partent toutes en différentes heures, & à une demi-heure l'une de l'autre ; ce qui fait qu'à toutes les demiheures du jour & de la nuit, il part de commoditez qui vont en cent endroits différents, & qui sont si ponctuelles, que le cheval est attelé à la Barque lorsque l'heure est prête de sonner, & qu'à peine elle a frapé, que le cheval marche. Nous passâmes à Delf petite Ville à deux lieuës de la Haye, où nous vîmes le frere d'un de nos amis que nous avions laissé esclave en Alger. Nous entrâmes dans le principal Temple de la Ville, où nous vîmes le Tombeau du fameux Amiral Tromp. Nous arrivâmes le soir à la Haye, le plus beau & le premier Village du monde ; c'est le lieu où le Prince d'Orange fait sa résidence ordinaire. Il n'y étoit pas pour lors , & il étoit allé à une chasse generale qui se faisoit en Allemagne, sur les terres de ..... avec le .....
Le Prince d'Orange s'apelle Guillaume III. de Nassau. Ces dernieres Guerres ont servi à le rendre recommandable dans la Hollande, & à le faire déclarer Statouder, Capitaine Général des Armées des Provinces-Unies des Païs-Bas, & grand Amiral. Les Etats lui accordent pour cela une pension de cent mille francs, & font la dépense de toute sa Maison. Quelques remuans lui ont voulu mettre en tête de se faire déclarer Souverain dans la Hollande, pendant qu'il étoit maître absolu de toutes les troupes ; mais les plus politiques lui ont fait connoître premierement la difficulté de son dessein, & entendre ensuite que quand il seroit assez heureux pour le mettre en exécution, il ne pourroit jamais se maintenir dans cette souveraineté, la Hollande étant un païs qui périroit bien-tôt si elle étoit gouvernée par un particulier, & si elle cessoit d'être Republique, à cause des grands frais qu'il faut renouveller continuellement pour la conservation du Païs, & des grandes levées qu'un Prince seroit obligé de faire sur ses sujets, que des Républicains qui se repaissent du titre spécieux de liberté, donnent avec plaisir, n'aiant tous pour but que la même chose ; ce qui fait qu'il n'y a point de païs plus vexé d'Impôts & de Subsides que la Hollande, & ces Peuples se flattent que comme ce sont eux qui se les imposent, ils sont libres de se les ôter lorsqu'ils le veulent. Ce conseil le plus sûr & le plus politique, fut suivi du Prince d'Orange, qui s'en trouva bien.
Les Etats de Hollande se tiennent à la Haye, ce qui contribuë beaucoup à sa magnificence. Les maisons des particuliers sont très-belles ; mais le Palais du Prince n'a rien de remarquable : au contraire, il est étonnant de voir qu'il soit si mal logé, & qu'il y ait des Bourgeois qui habitent des maisons plus superbes. Nous y vîmes les Chambres des Etats, dont il y en a une assez belle & que Monsieur Del.... disoit qu'il entreprendroit de faire dorer pour deux mille écus, quoique par la supputation de tout le monde, il y dût entrer pour plus de dix mille écus d'or ; mais il dit qu'il entendoit qu'on le lui fournit. Monsieur Davaux y étoit pour lors Ambassadeur. Nous le vîmes en deüil à cause de la mort recente de Monsieur le Chevalier de Mesmes son beau-frere, que j'ai vû à Rome, & qui avoit été tué depuis peu d'un coup de pierre.
On voit en sortant du Château une porte qui est proche le logis de Monsieur ..... le lieu où se fit le massacre du Pensionnaire de With, qui fut tué par la populace au commencement de la Guerre ; tout cela par les menées du Prince d'Orange à cause qu'il avoit été fait depuis peu un Edit, par lequel il étoit deffendu de reconnoître le Prince d'Orange pour Souverain, que le peuple vouloit reconnoître tel.
Le Prince Guillaume de Nassau qui étoit à la tête des Mécontens, lorsqu'ils secoüérent le joug Espagnol, se comporta si généreusement dans toute cette rebellion, qu'après avoir forcé l'Espagnol par la Paix à reconnoître les Hollandois & leur République, pour Souverains, ils se trouverent obligez de récompenser sa vaillance en lui donnant le titre de Protecteur des Etats. Ce titre est dévolu à ses Successeurs ; mais le Conseil des Provinces, & particulierement les de With qui faisoient une faction particuliére, & qui en entraînerent d'autres avec eux, firent cet Edit perpetuel par lequel ils déclaroient qu'on ne pourroit jamais proposer le Prince d'Orange pour Souverain, & le firent même signer au Prince d'Orange d'aujourd'hui encore jeune. La Guerre de France est arrivée sur ces entrefaites, & le peuple aprehendant la domination des François, & croiant que s'ils avoient le Prince d'Orange à la tête de leurs armées ils feroient des merveilles, le proposérent ; mais étant arrêté par cet Edit perpetuel, ils éclatérent contre de With, le Général des Troupes, & le firent arrêter, l'accusant du crime de trahison, & d'avoir voulu perdre l'Etat ; mais n'aiant point trouvé de sujet pour le faire mourir, on se contenta de le bannir pour contenter le peuple & la Faction du Prince d'Orange. Son frere le Pensionnaire à la Haye pour les affaires de la Province de Hollande, demanda permission de le voir ; mais en voulant entrer dans la prison, le peuple mutiné souffrant impatiemment la vûë d'un homme qui s'oposoit à ses menées, se rua dessus lui, & l'assassina cruellement sur la place, & le traînérent un peu plus loin où ils le pendirent. Chacun accourut à ce spectacle, & le peuple étoit si animé, qu'il le coupa en pieces, dont chacun prit des morceaux de chair qui se vendoient quelques jours après fort cher à ceux qui n'avoient pas eu le plaisir d'assister à cette boucherie. Le peuple qui est une bête feroce qui se porte toûjours dans les extremitez, parce qu'il agit sans raison, & qui est timide par excès ou impétueux dans l'extrêmité, n'est pas à se repentir de cette action. Il reconnoît que cet Edit étoit fait pour son utilité, & la mort du Pensionnaire a été le premier échec qui ait été donné à la République.
Les Provinces-Unies doivent, après le Ciel, leur liberté aux Princes d'Orange, qui ont tant fait qu'ils ont obligé le Roi d'Espagne à signer leur liberté, & à les reconnoître pour peuples libres, indépendans de tout autre : ce qui est une circonstance fort remarquable. Guillaume I. cimenta de son sang les fondemens de cette République. Maurice & Henri ses fils en accrurent la splendeur par le gain de plusieurs Batailles. Guillaume II. égala les autres, mourut fort jeune, & laissa pour Successeur de ses vertus, Guillaume III. du nom Prince d'Orange d'à present, Fils de Guillaume II. & de Marie Stuart, fille aînée de Charles I. Roi d'Angleterre qui eut la tête coupée. Guillaume II eût la trente-six ou trente-septiéme année de son âge, Guill.III. qui a épousé la
Le Cercueil qui enferme le corps de Federic III. dernier Roi de Dannemarck & Pere du regnant, est très-riche, couvert de quantité d'ouvrage d'argent.
Coppenhague est située sur la Mer Baltique fort avantageusement. Elle est Frontiere du côté de la Province de Chaune, & a soutenu le Siége fort vigoureusement pendant deux ans contre le grand Gustave Adolphe, pere de la Reine Christine que nous avions vûë à Rome. Les Clochers de Sainte Marie portent les marques de ce Siége.
Le Louvre est un Bâtiment fort commun, couvert de Cuivre, qui fut autrefois la demeure des Evêques, quand les Rois tenoient leur Cour à Rochild. L'ecurie est belle & très-longue, fort bien remplie de chevaux, & le Manége qui est auprès, est une piéce assez curieuse. Ce fut où l'on fit le Carousel, quand la Reine de Suéde sortit de Coppenhague.
Il n'y a donc rien de considérable à voir en cette Ville pour les Bâtimens ; si vous exceptez le Palais de la Reine mere, le jardin du Roi, & celui du Duc de Guldenleu, c'est ainsi que s'apellent tous les premiers Bâtards des Rois de Dannemarck, & qui veut dire, Lion doré : & quand le Roi régnant a un Guldenleu, celui du défunt prend le titre de Haute-Excellence.
Nous fûmes quatre jours & quatre nuits à faire cent vingt lieuës, & nous arrivâmes à Coppenhague le Jeudi à porte ouvrante, où nous logeâmes au Krants.
Le Roi Federic III. étoit Archevêque de Brême, & fut élû Roi par le decès de son aînée. Il eut six enfans, deux Garçons & quatre Filles : Le Roi Christian, le Prince Georges. L'aînée des Filles Anne Sophie a été mariée au Duc de Saxe Georges III. une autre au Duc de Holstein, la troisiéme Sophie Amelie, à Guillaume Palatin du Rhin, Frere de Madame d'Orleans; & la quatriéme la plus jeune, Ulrique-Eleonor, au Roi de Suede.
Le Roi Christian V. à present regnant a cinq enfans, trois Garçons : Le Prince Federic âgé d'onze ans, le Prince Christian de six, & le Prince Charles d'un. Deux Filles, la premiere s'appelle Sophie, & l'autre .......
La Tour de l'Observatoire sur laquelle un carosse peut monter, est une piéce fort curieuse. Elle fut bâtie par Féderic IV. Du haut de la Tour on découvre toute la Ville, qui ne nous parut pas fort grande ; mais presque de tous côtés environnée d'eau. On y voit un Globe Celeste de Cuivre fait de la main de TychoBrahé Mathématicien fameux, originaire du Païs.
La Bourse est un fort beau Bâtiment qui fait face au Louvre. Son Clocher est d'une maniere assez particuliere, quatre Lézards dont les queuës s'élevent en l'air en forment la Fléche, c'est-là où se vendent toutes les curiosités comme au Palais.
On voit dans le Port les Vaisseaux du Roi au nombre de cinquante ou soixante, dont l'Amiral est de cent piéces de Canon. Les Rois de Dannemarck n'ont jamais mis plus de Vaisseaux en Mer, & la derniere Bataille qu'ils remportérent sur les Suédois, leur a acquis un renom éternel.
L'Arsenal est garni de quantité de trèsbelles pieces de Canon : il y en a même d'acier fort poli, qui ont été faites en Moscovie. On voit au-dessus une Salle pleine d'Armes pour soixante mille hommes ; un chariot qui va de lui-même, & un autre dans les rouës duquel il y a une Horloge qui sonne d'heure en heure par le mouvement des rouës. Toutes les dépoüilles que les Danois remportérent ces dernieres guerres sur les Suédois, s'y voyent avec tout l'Equipage des dix-sept Vaisseaux qu'ils prirent pour une seule fois.
Le Cabinet du Roi est au-dessus de la Bibliothéque. Ce sont plusieurs Chambres remplies de curiosités ; entr'autres, une queuë de Cheval qui est la marque d'autorité, & que les Bachas mettent devant leurs Tentes lorsqu'ils sont à l'Armée ; le Grand Seigneur trois, & le Vizir deux. Nous y vîmes une belle Mandragore femelle. Les Pantoufles d'une fille qui fut Taponata sans en rien sentir. L'ongle qu'on dit être de Nabuchodonosor, & un des Enfants de cette Comtesse de Flandres qui en mit au monde autant que de jours en l'an.
Le Roi est un Prince assez bien fait, qui se plaît à tous les exercices, comme la Chasse, & monter à Cheval. Il est âgé de trente-quatre ans, & a épousé Charlotte-Amelie Landgrave de Hesse.
Il n'y a point de Langue plus propre à demander l'Aumône que la Danoise, il semble toûjours qu'ils pleurent.
Les Royaumes de Dannemarck & de Norwege apartiennent au même maître. Ils regardent au Levant le Royaume de Suéde, au Couchant l'Angleterre, au Nord ils ont la Mer Glaciale, & au Midy l'Allemagne, à laquelle ils sont attachés vers l'Isthme par le Duché de Holstein. Cette partie est presentement appellée Jutlande, que les Anciens connoissoient sous le nom de Chersonese-Cimbrique entre l'Ocean & la Mer Baltique.
Le Dannemarck est un Païs très-gras & très-abondant, consistant en quantité d'Isles, dont les plus renommées sont Zeland, Falster, Langeland, la Land, & Fune, renommée par cette derniere victoire qui sauva le Royaume de sa perte totale, lorsque les Danois secondés des Hollandois, défirent Charles Gustave dans cette Isle, lequel avoit tenu deux ans Coppenhague assiégé. Le Roi de Dannemarck est encore maître de l'Isle d'Islande, qu'on croit être l'Ultima Thule connuë des Anciens. Cette Isle malgré les Neiges qui la couvrent, ne laisse pas d'avoir des Montagnes blûlantes qui vomissent les feux, & les flâmes de leur sein, & auxquels les Poëtes comparent le sein de leur Maîtresse. Il y a des Lacs fumans qui convertissent en pierre tout ce qu'on y jette, & plusieurs autres merveilles qui rendent cette Isle recommandable. La Norwege s'étend tout le long de la côte de la Mer, jusqu'au Château de Wardhus, qui est par de-là le Cap du Nord, en aprochant du côté de la Mer Blanche, sur laquelle est Archangel Port de Mer de Moscovie. Cette étenduë de terre lui a été laissée par le traité de paix, fait entre Federic III. & Charles Gustave deffunts Rois de Suéde & de Dannemarck. La Groenland lui apartient aussi ; mais cette terre n'est habitable que trois mois de l'année que l'on choisit pour la pêche de Baleine.
La Suéde a été jointe à ces deux Royaumes plusieurs fois par les Alliances qui se faisoient des Princes ou des Princesses de ces Nations. Mais la Suéde en a été entiérement séparée sous Gustave premier du nom, Chef de la famille de Vaza, qui s'en fit couronner Roi l'an 1528. & y introduisit la Religion Luthérienne dans le même tems que Christian III. lui donnoit entrée dans le Dannemarck. Ce Royaume a toûjours été électif aussi-bien que la Suéde ; mais Federic III. après avoir soutenu quantité de Guerres contre ses voisins, & avoir sauvé l'Etat par sa valeur & par sa vigilance, fit déclarer le Royaume successif & héréditaire.
Federic III. du nom Fils de Christian IV. qui regna plus de 60. ans, & d'AnneCatherine Soeur de Jean Sigismond Electeur de Brandebourg, est Pere du Roi d'à present Christian V. Il fut Archevêque de Brême avant qu'il parvînt à la Couronne par la mort de son Pere, & de son aîné qui le devança d'un an, & épousa l'an 1643. Sophie Amelie fille de Georges Duc de Brunswic & Lunebourg, & d'Anne-Eleonor fille de Loüis Landgrave de Hesse, Chef de la branche de Darmstat. La derniére réunion de ces Royaumes arriva en 1583. par le mariage de Haquin fils de Magnus V. Roi de Suéde, & de Inselburge heritiére de Norwege, avec Marguerite fille aînée de Walmar IV. Roi de Dannemarck.
La derniére séparation arriva comme j'ai dit en l'an mille cinq cens vingt-huit, au sujet de la tirannie que Christian III. exerçoit contre les Suédois, il obligea ceux de Stockholm de lui donner des ôtages, & ne les en traitoit pas moins cruellement. Gustave de Vaza qui étoit un des ôtages se sauva en Suéde, & se fit Chef de ce Peuple oprimé qui l'élût Roi, & secoüa la domination du Roi de Dannemarck.
Charles XI. à present regnant a épousé Ulrique Eleonor, soeur du Roi de Dannemarck, de qui il a eu une fille pour premier enfant, en Juillet 1681.
Nous aprîmes en Dannemarck ce que c'étoit qu'un Virschat. Monsieur l'Ambassadeur prit lui-même la peine de nous en informer, & de nous dire que ces divertissemens se faisoient ordinairement l'hyver, pendant lequel tems le Roi voulant se divertir, ordonne un Virschat dans toute sa Cour, & se met lui-même de la partie.
Toute la Cour paroît en différens métiers avec des habits conformes à l'Art que chacun professe & que le sort lui a donné. Le Roi de Dannemarck y parut la derniére fois en Charbonnier, & on nous dit que rien n'étoit si plaisant que cette sorte de Mascarade. Elle ne se pratique pas seulement en Dannemarck, mais aussi en Suéde, & par toute l'Allemagne.
Il est à remarquer que la Justice est parfaitement bien administrée en Dannemarck, & qu'il se tient tous les ans une Chambre établie pour juger en dernier ressort tous les procès de Royaume, & qui ne finit point qu'elle ne les ait tous terminés.
La Garde du Roi de Suéde est de Drabans à pied & à cheval, habillés de bleu, doublé de jaune, & une grande Casaque de même. Le Roi a toûjours quarante mille hommes que les Provinces lui entretiennent en paix & en guerre, & les plus riches en fournissent deux, l'un de Cavalerie & l'autre d'Infanterie.
Ce que nous apellons presentement Suéde, étoit autrefois apellée Scandie ou Scandinanie, qui n'est pour ainsi dire qu'une presqu'Isle, qui s'étend entre l'Ocean & la Mer Baltique, & le Golfe Bothnique.
Cette Province n'est pas des plus fertiles par tout. La Lapponie est la sterilité même, & ce peuple que j'ai eu la curiosité d'aller voir au bout du monde, est entiérement abandonné de la nourriture du corps & de l'ame, n'aiant ni le pain materiel, ni l'Evangelique. Mais la Gothie & Ostrogothie sont des Païs qu'on peut comparer à la France pour leur fertilité, & la terre y est si bonne, qu'elle donne en trois mois ce qu'elle produit en neuf en d'autres endroits. Les autres lieux où l'on force la nature pour l'obliger à nourrir les habitans, sont la Schaune, la Schanmolande, Langermanie, la Finlande, & c'est dans ces lieux où la nature refusant la fertilité des Plaines, accorde l'abondance des Forêts que les habitans brûlent l'Hyver, pour semer l'Eté prochain du grain sur les cendres, qui y vient en perfection, & en moins de tems que par tout ailleurs.
Les Suédois sont naturellement braves gens, & sans parler des Goths & des Vandales, qui franchissant les Alpes & les Pyrennées, se rendirent Maîtres de l'Italie & de l'Espagne ; considerons de nos jours un Gustave Adolphe, l'honneur des Conquerans, suivi de très-peu de Suedois, qui passa victorieux toute l'Allemagne comme un éclair, & qui fit ressentir à tous les Princes la valeur de ses armes. Voions un Charles Gustave dernier Roi de ce Païs qui réduisit les Danois ses plus fiers ennemis, à se retirer dans leur Ville Capitale qui leur restoit seule de tout le Royaume, où il les assiégea pendant deux ans, qui après plusieurs Batailles vint finir ses jours à Gottenbourg d'une fièvre à l'âge de 37. ans le 12 Février 1660.
Ce Prince, qui n'a jamais fait que des merveilles, obligea aussi le Ciel à le seconder & à le secourir, & à faire des miracles pour lui. Il affermit les Eaux du Belt pour lui donner occasion d'entreprendre une action Héroïque. Charles VII. fit passer toutes ses Troupes sur une Mer glacée de deux lieuës de large, avec tout le Canon, & y campa plusieurs jours avec une intrépidité de coeur, qui surprenoit tous les autres, & qui lui étoit naturelle. Si ce Prince étoit grand Guerrier, il ne fut pas moins politique, & il le fit bien voir pendant le Gouvernement de la Reine Christine, qui s'amusant à consulter quantité de Sçavans, qu'elle faisoit venir de toutes parts & qui ne lui apprenoient pas l'Art de regner, lui donna occasion de captiver l'esprit de tous les Senateurs, rebutez du Gouvernement de cette Reine, qu'ils obligérent à abdiquer le Roiaume entre ses mains.
Le grand Gustave-Adolphe n'a-t-il pas montré le chemin à ce digne Successeur ? & après avoir mené une vie toute heroïque & toute guerriere, il la finit dans le champ de la victoire, & au milieu de ses Armées, d'un coup de mousquet qui ôta à l'Europe son plus grand Conquerant.
La Reine Christine a été un digne rejetton de ce Grand Prince ; cette Princesse avoit l'ame toute Roiale, & a épuisé toutes les loüanges des grands Hommes. Elle auroit regné plus long-tems, si elle eût été plus maîtresse d'elle-même, & la jalousie qu'elle excita parmi les Senateurs, qui voioient impatiemment les derniéres faveurs qu'elle accordoit au Ristrosse dont elle eut des enfans, lui ôta la Couronne de dessus la tête. Elle changea de Religion à la persuasion d'un Ambassadeur d'Espagne qui lui promit qu'elle épouseroit le Roi son Maître, si elle vouloit se faire Catholique. Elle est demeurée à Rome presque tout le tems qu'elle a quitté le Sceptre, où elle s'entretenoit de dix mille écus de pension que le Pape lui donnoit tous les ans jusqu'à ce que le Roi de France l'aît fait rentrer dans tous ses biens. Elle s'étoit reservée les Isles fertiles Daland, & de Gotland qui sont sur la Mer Baltique ; mais elle les a échangées depuis peu contre le territoire de Horcopin en Ostrogothie.
Charles XI. à present regnant, est fils de Charles Gustave, Comte Palatin, de la Maison de Deux Ponts, & de Heduige Eleonor, Fille puinée du Duc de Holstein. C'est un Prince qui ne dément point la générosité de ses Ancêtres, & son port fier & roial fait assez voir qu'il est du Sang des illustres Gustaves. Les inclinations de ce Prince sont toutes martiales, & n'aiant plus d'ennemis à combattre, sa plus grande occupation est d'aller à la Chasse aux Ours. Cette Chasse se fait mieux en Hyver qu'en Eté, & lorsque quelque Païsan a découvert leurs passages, par les traces qui sont imprimées dans la neige, il en donne avis au Grand Veneur, qui y conduit le Roi. L'Ours est un animal intrépide, il ne fuit point à l'aspect de l'homme ; mais il passe son chemin sans se détourner. Quand on l'aperçoit assez proche, il faut descendre de Cheval & l'attendre jusqu'à ce qu'il soit fort près de vous, & vous le faites lever sur ses pattes de derriere, par un coup de siflet que vous donnez : c'est le tems qu'il faut prendre pour le tirer, & il est fort dangereux de ne le pas blesser mortellement ; car il vient de furie se jetter sur le Chasseur, & l'embrassant des pattes de devant, il l'étouffe ordinairement ; c'est pourquoi il faut avoir encore un pistolet, pour lui lâcher à bout portant, & un épieu pour la derniere extrémité. Nous en vîmes un à Stokholm, que le Roi avoit tué lui-même, en secourant son favori Vaqmester, qui en étoit presque étouffé. Cet animal est couché trois ou quatre mois de l'année, & ne prend pour lors aucune nourriture qu'en suçant sa patte. Le Roi a toujours autour de lui trois ou quatre petits Ours, à qui on coupe les dents & les ongles tous les mois.
J'ai connu à Coppenhaguen Monsieur de Martangis, Ambassadeur, qui me fit mille amitiez. Je joüai plusieurs fois avec lui. Il me mena chez Madame la Comtesse de Rantzau, dont le mari a été Ambassadeur en France, j'y soupai avec les belles Dames de Revinselau & Grabe, deux soeurs, dont la derniere peut passer pour un chef-d'oeuvre de beauté. J'y vis aussi Madame de Ratelan, & Monsieur du Boineau, Rochelois, Capitaine de Roi, qui avoit quitté le service à cause de la Religion.
Je partis de Coppenhaguen pour Stokholm le premier Juillet. Nous vîmes Federisbourg, le lieu de plaisance du Roi, qu'on peut appeler le Versailles du Dannemarck. La Chapelle en est magnifique, la Chaire, & le Tabernacle, & quantité d'autres figures, sont d'argent massif ; mais ce qui me parut de plus curieux, fut un Orgue d'Ivoire de sculture qu'on dit avoir couté quatre-vingt mille écus. L'Oratoire du Roi, qui est derriere la Chapelle, & d'où il entend le service, est un lieu où l'on n'a rien épargné pour le rendre magnifique. On nous mena par tous les apartemens du Château, & nous n'y remarquâmes rien de beau que la grande Salle, qui est au haut, dont on peut admirer le lambris ; la variété des couleurs forme un aspect magnifique, & contente admirablement la vüe.
De Federisbourg, nous vînmes coucher à Elsenoeur, où est le détroit du Sund ; c'est-là que tous les Vaisseaux paient au Roi de Dannemarck. Les Vaisseaux Suédois sont exemts de paier aucun tribut : ce qui fait que la plûpart des Vaisseaux prennent Banniere Suedoise, qui est de bleu, avec une croix jaune. Ce passage est gardé d'un bon Château ; mais je ne crois pas qu'il soit bien difficile d'y passer sans rien paier. Nous couchâmes-là chez l'Agent du Roi de France, qui est Irlandois. Nous passâmes le lendemain à Helsimbourg, avec un vent contraire. Cette Ville a soutenu dans ces dernieres Guerres assez long-tems contre les efforts des Danois ; il y périt plus de six mille hommes en huit jours de tems. Ils la prirent enfin ; mais ils l'ont renduë, comme toutes les autres Places qu'ils avoient prises à la Couronne de Suede.
Nous vîmes en passant Ryga, Engelholm, la Holm, Halmstad, Ville fortifiée & recommandable par la derniere Bataille que le Roi de Suéde y donna. Ce fut là le premier combat qu'il soutint & la premiere Victoire qu'il remporta, aidé de Mr de Feuquiere, Lieutenant Genéral de Armées du Roi, & Ambassadeur auprès du Roi de Suéde. Ce fut dans cette même Bataille que ce jeune Roi se laissant emporter à son courage, & se croiant suivi de son Régiment de Drotbans, qui sont ses Gardes, avec lequels il se croit invincible, s'avança seul au milieu de l'Armée ennemie, cherchant par tout le Roi de Dannemarck, & l'apellant à haute voix, & ne le trouvant point, il se mit à la tête d'un Régiment ennemi qu'il trouva sans Capitaine, faisant le commandement en Allemand, comme toutes les Nations du monde, & le conduisit au milieu de son Armée, où il fut haché en piéces.
De Halmstad nous allâmes à Jenycopin, dont la situation sur le bord du Veser, Lac qui a huit lieuës d'étenduë, est admirable. On va ensuite à Grenna, Norcopin, Lincopin, Nycopin, Vellit, & nous arrivâmes à Stokholm le Lundi à onze heures du soir, aiant été six jours à marcher continuellement, & le jour & la nuit par des Roches & des Bois de Pin & d'Espieras, qui forment la plus belle vûë du monde. Nous fîmes ce chemin dans un Chariot que nous achetâmes quatre écus à Drasé, & nous remarquâmes les Maisons des Païsans, qui sont faites à la Moscovite, avec des Arbres entrelassez. Ces Gens ont quelque chose de sauvage, l'air & la situation du Païs leur inspire cette maniere.
Le mille de Suéde à 6600. toises, & celui de France 2600.
Stokholm est une Ville que sa situation particuliere rend admirable. Elle se trouve située presque au milieu de la Mer Baltique, au commencement du Golphe Botnique. Son abord est assez difficile, à cause de la quantité des Rochers qui l'environnent : mais du moment que les Vaisseaux sont une fois dans le Port, ils sont plus en sûreté qu'en aucun endroit du monde ; ils y demeurent sans Ancres & s'aprochent jusques dans les Maisons. Stokholm est la Ville de la Mer Baltique du plus grand commerce, & comme cette Mer n'est navigable que six mois de l'année, rien n'est plus superbe que la quantité des Vaisseaux qui se voient dans son Port depuis le mois d'Avril, jusqu'au mois d'Octobre.
Si-tôt que nous fûmes arrivez à Stokholm, nous allâmes saluer Monsieur de Feuquieres, Lieutenant des Armées du Roi, qui y étoit Ambassadeur depuis dix ans. Il nous reçut avec tout l'accueil possible, & nous mena le lendemain baiser la main du Roi. Ce Prince âgé de 25. ans, est Fils de ......... Prince de Holstein, entre les mains duquel la Reine Christine, Fille de Gustave Adolphe, dernier Roi de la Maison de Vasa, laissa la Couronne de Suéde, lorsqu'elle voulut se défaire du Gouvernement, & changer de Religion.
Son humeur est toute martiale, les Exercices de la Guerre & de la Chasse lui sont familiers, & il n'a pas de plus grand plaisir que celui qu'il prend dans ces travaux. Nous eûmes l'honneur de l'entretenir pendant près d'une heure, & le plaisir de le contempler tout à notre aise. Il est d'une taille bien proportionnée ; son port est fier & tout en est Roïal : il épousa il y a environ un an ............. Fille de Federic III. & Soeur du Roi de Dannemarck, à present regnant. Ces deux personnes Roiales ont toujours eu entr'elles un raport & une simpatie extraordinaire, qu'il étoit aisé de voir. La nature les avoit de tout tems formées l'une pour l'autre.
Le Prince ne rencontroit jamais personne, qui pût lui donner des nouvelles de la Princesse, qu'il n'en demandât d'assez particulieres pour faire connoître qu'il y avoit toujours dans ses demandes, plus d'amour que de curiosité, & la Princesse s'enqueroit toujours si exactement du Prince, qu'on remarquoit aisément qu'elle aimoit moins des nouvelles du Prince, que le Prince même.
L'on fit, pendant notre séjour à Stokholm, de grandes réjoüissances pour la naissance d'une Princesse. Nous fûmes presens à la céremonie de son Balame. Il y eut Table ouverte, & le Roi, pour marquer sa joie, entreprit de souler toute la Cour, & se fit lui-même plus gaillard qu'à l'ordinaire. Il les excitoit luimême en leur disant : qu'un Cavalier n'étoit pas brave, lorsqu'il ne suivoit pas son Roi ; il parloit le peu de François qu'il sçavoit à tout le monde, & je remarquai que c'étoit le seul de sa Cour qui le parloit le moins. Tous les Cavaliers Suédois se font une gloire particuliere de bien parler notre Langue. Le Comte de Stembok, Grand Maréchal du Roiaume, le Ristrosse ou Vice-Roi, Comte de la Gardie, le Grand Trésorier Steint-Bielke, le Comte Cunismar, tous ces gens-là parlent aussi bien François, que des François mêmes. L'Envoyé d'Angleterre fit des merveilles dans cette débauche ; c'est-àdire, qu'il se soula le premier. L'Envoié de Dannemarck, qui avoit tenu la Princesse au nom du Roi son Maître, le suivit de bien près, & ne raisonna guéres. Après lui toute la Compagnie n'en fit pas moins. Les Dames furent aussi de la partie, les deux belles Filles du Ristrosse tenoient les bouts du poisle qui couvroit l'Enfant. Elles s'y firent distinguer par dessus toutes les autres Dames, par leur beauté & leur bonne grace. Nous allâmes quelques jours après chez le Comte de la Gardie à Carlsbery, Palais assez régulier, & que sa situation au milieu des Roches & sur le bord du Lac, rend un des plus beaux de la Suéde, le Roi de France l'a voulu acheter, pour en faire present à la Reine. Le Maître de cette Maison, qui est assurément un des Grands Seigneurs du Roiaume, a été depuis quatre mois fort maltraité de la réduction, comme quantité d'autres. Il a perdu plus de quatre-vingt mille écus par cette réünion de biens au Domaine.
Les bâtimens de Stokholm sont assez somptueux : l'on peut remarquer entr'autres la Maison de la Noblesse, le Palais du Ristrosse, celui du Grand Trésorier, & quantité d'autres. Je devrois avoir parlé du Louvre, avant tous les autres Edifices : mais s'il est vrai qu'il est le premier de la Ville, à cause de la personne qui l'habite, on peut dire que ce n'est que par-là, & par la quantité de son logement, qu'il est recommandable. Il y a quelques Salles qui sont meublées assez magnifiquement ; mais elles ne sont point disposées pour faire un Palais, & on ne sçait de quelle figure elles sont.
Nous vîmes pendant notre séjour une exécution de deux Valets qui s'étoient trouvez à l'assassinat d'un Gentilhomme que leurs Maîtres avoient fait. Ils n'étoient pas les plus coupables ; mais ils furent les plus malheureux. Nous admirâmes la constance & l'intrepidité de ces gens allant au Suplice. Ils ne sembloient point émûs, & parloient indifféremment avec toutes les personnes qu'ils rencontroient. L'un d'eux étoit marié, & sa femme le soutenoit d'une main, & le Ministre de l'autre.
Nous connûmes à Stockholm Monsieur de Feuquiere Ambassadeur, Monsieur de la Piquetiere homme sçavant & fort curieux, Monsieur le Vasseur Secretaire de l'Ambassade, Fils d'un Avocat ruë Quinquempoix, Monsieur de la Chenets, & le Pere Archange Carme & Aumônier de Mr...... Là nous vîmes Monsieur Bax Corsaire qui demeuroit à Stockholm, pour le recouvrement des deniers d'une vente qu'il avoit faite au Roi, de quelques prises sur les Danois & Lubequois, déclarées bonnes.
A l'Auberge chez Virchal Normand, Messieurs de Saint Leu, la Neuville, Grand-Maison Ecuyer de Monsieur le Comte Charles Ocstiern, Coiffard Chirurgien, &......
La Mine de Coperberyt est ce qu'il y a de plus curieux en Suéde, & qui fait toute la richesse du Païs. Quoiqu'il s'y trouve beaucoup de Mines, celle-là a toûjours été la plus estimée, & on ne se souvient point du temps qu'elle a été ouverte. Elle est à quatre journées de Stockolm. On decouvre cette Ville longtemps avant que d'y être, par la fumée qui en sort de toutes parts, & qui la fait plûtôt paroître la boutique de Vulcain que la demeure des hommes. On ne voit de tous côtés que fourneaux, que feux, que charbon, que soufre, & que Cyclopes qui achevent de perfectionner ce Tableau Infernal. Mais descendons dans cet abîme pour en mieux concevoir l'horreur. On nous conduisit d'abord dans une chambre où nous changeâmes d'habits, & prîmes chacun un bâton ferré pour nous soutenir dans les endroits les plus dangereux. De-là nous entrâmes dans la Mine par une bouche d'une longueur & d'une profondeur épouventable, qui empêchoit de voir les gens qui travailloient dans le fond, dont les uns élevoient des pierres, d'autres faisoient sauter des terres ; quelques-uns détachoient le roc du roc par des feux aprêtez pour cela ; enfin, tous avoient leur emploi différent. Nous descendîmes dans ce fond par quantité de degrez qui y conduisoient, & nous commençâmes alors à connoître que nous n'a vions encore rien fait, & que ce n'étoitlà qu'une préparation à de plus grands travaux. En effet, nos Guides allumérent alors des flambeaux de bois de sapin qui perçoient à peine les épaisses tenebres qui régnoient dans ces lieux souterrains, & ne donnoient de jour qu'autant qu'il en falloit pour distinguer tous les objets affreux qui se presentoient à la vûë. L'odeur du Soulfre vous étouffe, la fumée vous aveugle, le chaud vous tuë ; joignez à cela le bruit des Marteaux qui retentissent dans ces Cavernes. La vuë de ces Spectres nuds comme la main & noirs comme des Démons ; & vous avouerez avec moi qu'il n'y a rien qui donne une plus forte idée de l'Enfer, que ce Tableau vivant peint des plus sombres & des plus noires Peintures qu'on se puisse imaginer.
Nous descendîmes plus de deux lieuës dans terre par des chemins épouventables, tantôt sur des échelles tremblantes, tantôt sur des Planches legeres, & toûjours dans de continuelles aprehensions. Nous aperçûmes dans notre chemin quantité de Pompes, & des Machines assez curieuses pour élever les Eaux ; mais nous ne pûmes les examiner à cause de l'extrême fatigue dans laquelle nous nous trouvions. Nous aperçûmes seulement quantité de ces malheureux qui travailloient à ces Pompes. Nous allâmes jusqu'au fond avec beaucoup de peine ; mais quand il fallut remonter : Superasque evadere ad auras, ce fut avec des peines incomparables que nous regagnâmes la premiere hauteur, où il fallut nous jetter contre terre pour reprendre un peu d'haleine que le Soulfre nous avoit coupée. Nous arrivâmes par le secours de quelques gens qui nous prirent par dessous les bras, à la bouche de la Mine. Ce futlà que nous commençâmes à respirer avec autant de plaisir que feroit une ame qui sortiroit de Purgatoire, & nous commencions à reprendre un peu de vigueur, quand un objet pitoiable se presenta devant nous. On reportoit en haut un pauvre malheureux qui venoit d'être écrasé d'une pierre qui étoit tombée sur lui. Cela arrive tous les jours, & les pierres les plus petites venant à tomber d'une hauteur extraordinaire, font le même effet que les plus grosses. Il y a toûjours sept ou huit cens hommes qui travaillent dans cet abîme ; ils gagnent seize sols par jour, & il y a presque autant de Piqueurs qui ont une hache à la main pour marque de commandement. Je ne sçai si l'on doit avoir plus de compassion du sort de ces malheureux, ou de l'aveuglement des hommes, qui pour entretenir leur luxe & assouvir leur avarice, déchirent les Entrailles de la terre, confondent les Elemens, & renversent toute la Nature. Boëce avoit bien raison de dire en se plaignant des moeurs de son tems :
Tuus primus qui fuit ille
Auri qui pondera tecti
Gemins quae latere volentes
Pretiosa pericula fecit.
En effet, y a-t-il rien de plus inhumain que d'exposer tant de gens dans de si précieux périls ? Pline dit que les Romains qui avoient plus besoin d'hommes que d'or, ne vouloient point permettre qu'on ouvrît des Mines qu'on avoit découvertes en Italie, pour ne pas exposer la vie de leurs Peuples ; & les malheureux qui ont mérité la mort ne peuvent être plus rigoureusement punis, qu'en les laissant vivre pour être obligez de creuser tous les jours leurs Tombeaux. On trouve dans cette Mine du Soulfre vif, du Vitriol bleu & vert, & des Octadres ; ce sont des pierres tachées naturellement en forme Pyramidale de l'un & de l'autre côté.
De Coperberyt nous vinmes à une Mine d'argent qu'on voit à Salsberyt, petite Ville à deux journées de Stockolm, dont l'aspect est un des plus rians qui soit en ce lieu. Nous allâmes le lendemain à la Mine qui en est distante d'un quart de mille. Cette Mine a trois larges bouches, dans lesquelles on ne voit point de fond. La moitié d'un tonneau soutenu d'un cable, sert d'escalier pour descendre dans cet abîme, qui monte & qui descend par une même machine assez curieuse, que l'eau fait tourner de l'un & de l'autre côté. La grandeur du péril où on est, se conçoit aisément quand on se voit ainsi descendre, n'ayant qu'un pied dans cette machine, & qu'on connoît que la vie dépend de la force ou de la foiblesse d'un cable. Un Satellite, noir comme un Démon, tenant à la main une Torche de poix & de resine, descend avec vous, & chante pitoiablement un air, dont le chant lugubre semble être fait exprès pour cette descente infernale. Quand nous fûmes vers le milieu, nous fûmes saisis d'un grand froid qui joint aux torrens qui tomboient sur nous de toutes parts, nous fit sortir du profond assoupissement dans lequel nous semblions être en descendant dans ces lieux souterrains. Nous arrivâmes enfin après une demi-heure de marche au fond de ce premier gouffre ; là nos craintes commencérent à se dissiper : nous ne vîmes plus rien d'affreux ; au contraire, tout brilloit dans ces Régions profondes. Nous descendîmes encore fort avant sous terre, sur des échelles extrêmement hautes pour arriver dans un Sallon qui est dans l'enceinte de cette Caverne, soûtenu de plusieurs colonnes du précieux métail dont tout étoit revêtu. Quatre galeries spatieuses y viennent aboutir, & la lueur des feux qui brilloient de toutes parts, & qui venoient à fraper sur l'argent des voutes, & sur un clair ruisseau qui couloit à côté, ne servoit pas tant à éclairer les Travaillans qu'à rendre ce séjour plus magnifique que le Palais de Pluton, qu'on nous met au centre de la terre, où le Dieu des richesses a déployé tous ses trésors. On voit sans cesse dans ces galeries des gens de toutes les Nations qui recherchent avec tant de peine ce qui fait le plaisir des autres hommes. Les uns tirent des chariots, les autres roulent des pierres, & d'autres arrachent le roc du roc. C'est une Ville sous une autre Ville ; là il y a des Maisons, des Cabarets, des Ecuries, & des Chevaux : & ce qu'il y a de plus admirable, c'est un Moulin qui tourne continuellement dans le fond de ce gouffre, & qui sert à élever les eaux qui sont dans la Mine. On remonte dans la même machine pour aller voir les differentes opérations pour faire l'argent.
On appelle Stuf les premieres pierres qu'on tire de la Mine, lesquelles on fait sécher dans un Fourneau qui brûle lentement, & qui sépare l'Antimoine, l'Arsenic, & le Soulfre d'avec la Pierre, le plomb & l'argent qui restent ensemble. Cette premiere operation est suivie d'une autre, & ces pierres sechées sont jettées dans des trous pour y être pilées & réduites en limon, par le moyen de quantité de gros marteaux que l'eau fait agir ; cette bouë est délayée dans une eau qui coule incessamment sur une grosse toile mise en glacis, qui emportant tout ce qu'il y a de terrestre & de grossier, retient le Plomb & l'Argent dans le fond d'où on le tire, pour le jetter pour la troisiéme fois dans des Fourneaux qui séparent l'argent d'avec le plomb qui sort en écume.
Les Espagnols du Potosi ne s'arrêtent plus à toutes les différentes Fontes pour purifier l'argent & le rendre malleable, depuis qu'ils ont trouvé la maniére de l'affiner avec le vif argent qui est l'ennemi mortel de tous les autres Métaux, qu'il détruit excepté l'or & l'argent qu'il sépare, de tout ce qu'ils ont de terrestre pour s'unir entiérement à eux. On trouve du Mercure dans cette Mine, & ce Métail, quoique quelques-uns ne lui donnent pas ce nom, parce qu'il n'est pas malleable, est peut-être un des plus rares effets de la nature ; car étant liquide & coulant de lui-même, il est la chose du monde la plus pesante, & se convertit en la plus legere, & se résout en fumée, qui venant à rencontrer un corps dur ou region froide, s'épaissit aussi-tôt & reprend sa premiére forme sans pouvoir jamais être détruit.
La Personne qui nous conduisit dans la Mine, & qui en étoit Intendant, nous fit voir ensuite chez lui quantité de pierres curieuses qu'il avoit ramassées de toutes parts. Il nous fit voir un gros morceau de cette pierre Ductile, qui blanchit dans le feu loin de se consumer, & dont les Romains se servoient pour bruler les corps de leurs défunts. Il nous assura qu'il l'avoit trouvée dans cette même Mine, & nous fit present à chacun d'un petit morceau que par grace speciale il détacha.
Nous partîmes le même jour de cette petite Ville pour aller à Upsal où nous arrivâmes le lendemain d'assez bonne heure. Cette Ville est la plus considerable de toute la Suéde, pour son Academie & pour sa situation ; c'est-là où tous ceux qui veulent embrasser l'état Ecclesiastique vont étudier : Et la politique de ce Royaume défend aux Nobles d'entrer dans cet état, afin de maintenir toujours le nombre des Gentilshommes qui peuvent servir plus utilement ailleurs.
Nous vîmes la Bibliotheque qui n'a rien de considérable, que le Codex Argenteus manuscrit écrit en lettres Gotiques d'argent, par un Evêque nommé Ulplila qui demeuroit dans la Mysie ou à l'Asie mineure. Ce Livre fut trouvé dans le Sac de Prague, & enlevé par le Comte de Conismark qui en fit present à la Reine Christine.
La suite d'Upsal se peut voir dans la relation qui est à la suite de mon voiage de Lapponie, parce qu'en revenant je fis ce chemin.
Nous vîmes aussi à Stockholm un Envoyé du Cham des petits Tartares, autrement Tartares de Crimée ou Précopite qui habitent l'ancienne Chersonese Taurique, & le Païs qui s'étend entre le Boristêne & le Tanaïs. Ce Prince donne des récompenses qui ne lui coutent guères, & des Lettres d'envoié aux Princes Chrétiens sont ses Graces les plus speciales. J'étois present quand il eut audience, le Roi étoit dans un Fauteüil au milieu de sa Cour. Celui-ci fit sa Harangue assez mal sans même regarder le Roi : il lui presenta cinq ou six Lettres pliées en long, & envelopées dans du taffetas. L'une étoit du Cham, l'autre de la Femme d'un de ses Freres, & une du grand Ministre. Il offrit quelques chevaux Tartares assez mal faits, mais d'une vigueur inconcevable. Le Roi fit répondre qu'il les acceptoit s'ils venoient de leurs Seigneurs, ce qu'ils assurérent, & baiserent la main du Roi en la mettant sur leur tête. Cinq ou six Gueux étoient à sa suite & jamais on ne vit rien de plus miserable.
Nota. Les villes de Brême, de Hambourg & de Lubec, qui sont Villes Impériales, avec le Duc de Meckelbourg, de Holstein-de-Sel, de Lunebourg, Hanover, & généralement toute la Maison de Brunswick forment la Basse-Saxe, qui sont le Cercle que l'on apelle le Cercle de la Basse-Saxe, & ont voix dans toutes les Dietes de l'Empire.
Luther est enterré à Wirtemberg. Il se pêche quantité de Sardaignes, depuis cette Isle jusqu'à Bresse, & un Capitaine de Vaisseau chargea quantité d'oeufs de Cabillaux pour servir à cette pêche, dont le poisson est fort friand.
Un Tonneau en fait de Marine signifie deux milliers pesant.
Le grand Loüis tire six brasses d'eau.
Un Canon de trente-six livres de Balle pese six milliers, & le millier de Fonte coute mille livres.
Il faut remarquer à la Chasse de l'Ours qu'elle se fait aussi en Pologne de plusieurs maniéres. Comme il n'y a rien de si délicat que les pattes d'Ours qu'on sert à la Table des Rois, il n'y a point aussi de Chasse à laquelle les Gentilshomme prennent plus de plaisir. Il est dangereux de manquer son coup, car l'Ours frapé retourne sur le chasseur & l'étouffe des pattes de devant. Il nous fut dit par un Gouverneur d'une Province de la Prusse, qu'il n'y avoit pas quinze jours qu'un de ses parens avoit eu le bras rompu à la Chasse d'un Ours, & le col tordu, dont il mourut. Les Païsans les chassent autrement, ils sçavent l'endroit où ils vont les attaquer avec un coûteau à la main. Lors que l'Ours vient à eux, ils leur mettent dans la gueule, la main gauche entortillée de beaucoup de linges, & de l'autre les éventrent. L'autre façon n'est pas si périlleuse, l'Ours est exrêmement friand du miel que les Abeilles font dans des troncs d'arbres, ils montent attirez par l'odeur de la proye au sommet des arbres les plus élevez. Les Païsans mettent de l'eau-devie parmi ce miel, & l'Ours qui trouve cette nourriture agréable en prend tant que la force du brandevin l'enyvre & le fasse tomber, où le Païsan le trouve étendu sans force, & n'a pas grande peine à s'en rendre le maître.
L'Electeur de Brandebourg s'appelle ............... Il a un Fils âgé de 15. ans qu'on apelle Kurt Prince. Il est de la Religion Calviniste. L'Ambre se trouve sur ses terres dans la Prusse Ducale : car la Royale apartient au Roi de Pologne. Elle lui raporte plus de vingt-cinq mille écus par mois. Il afferme la pêche de l'Ambre 60. ou 80. mille écus. Il y a des Gardes à Cheval qui gardent la Côte ; lorsque le vent est grand, c'est alors qu'on le trouve en plus grande abondance. Il est mol avant qu'il soit sorti de la Mer, & l'on peut y imprimer un Cachet. Il y en a plusieurs morceaux dans lesquels on trouve des mouches. Cette pêche s'étend depuis Dantzic, jusqu'à Memel.
L'Elant est un animal plus haut qu'un Cheval, & d'un poil tirant sur le blanc. Il porte un bois comme un Daim, & a le pied de même, fort long. Il a la lévre de dessous pendante, & a une bosse sur le col, comme un Chameau ; il se bat contre les Chiens qui le poursuivent des pieds de devant, dans lesquels il a une grande force.
Le Fils de l'Electeur de Brandebourg a épousé depuis un an la fille du Prince Bogeslas de Ratzevil, Duc de Sutck & de Kopil de Bitze, & de Dubniki, de l'illustre Famille des Ratzevils, descendus des anciens Princes de Lithuanie ; & depuis plus de trois siécles Prince de l'Empire. Il étoit Fils du Prince Janallius, de la branche noire, que son mauvais destin porta à se rendre Chef de Parti contre son Roi, mais qui rentra bien-tôt en grace ; & d'Elisabeth Sophie, fille de Jean Georges, Electeur de Brandebourg, mariée depuis à Jules Henri, Duc de Saxe-Lawembourg : Il étoit Gouverneur de la Prusse Ducale.
Cette jeune Princesse a toûjours été élevée à la Cour de Brandebourg, le ............ lui a fait la cour, & a dépensé beaucoup d'argent auprès d'elle. Mais l'Electeur n'a pas voulu laisser sortir plus de huit cens mille livres de rente hors de ses Etats. Les Polonois en murmurent tous les jours, parce qu'il y avoit un Traité que cette Princesse n'épouseroit qu'un Polonois, celui qui lui faisoit la cour a perdu l'esprit de dépit.
Le Pere du Grand-Duc de Moscovie s'apelloit Federic Alexandre, & celui d'à present Alexandre Michaël, ou Michaël Federowits Michel, Fils de Pierre.
Le Prince de Transilvanie s'apelle Apaty, paye quatre-vingt mille écus de tribut au Turc, n'aime qu'à boire. Requili gouverne l'Etat, Telechy est General des Rebelles, la Capitale de Transilvanie est Cujuar ou Albejur.
Monsieur Acakias a été Résident auprès de ce Prince, pout entretenir la faction des Rebelles.
Les Armes de l'Eglise, sont deux Clefs couronnées d'une Thiare. Celles de l'Empire, un Aigle à deux têtes. Celles de France, trois Fleurs-de-Lys. Celles d'Espagne, deux Châteaux & deux Lions écartelez. De Portugal, cinq Ecussons, chargez de pesons, qui representent les Deniers dont Notre Seigneur fut vendu. L'Angleterre a trois Leopards. La Suéde, trois Couronnes. Le Dannemarck, trois Lions. La Pologne, un Aigle ses aîles ouvertes. La Moscovie, un Cavalier armé, tenant la Lance en arrêt, & un Dragon à ses pieds : Et celles du Grand Turc, un Croissant.
Le Pape se dit Innocent II, par la Grace de Dieu, Evêque, Serviteur des Serviteurs de Dieu. L'Empereur Ignace Leopold III. par la Grace de Dieu, Empereur des Romains, Roi de Hongrie, de Bohême, de Croacie, de Dalmatie, & d'Esclavonie, Archiduc d'Autriche, Duc de Bourgogne, de Stirie, de Carintie & de Carniole, Comte de Tirol. Le Roi de France Loüis XIV. par la Grace de Dieu, Roi de France & de Navarre. Le Roi d'Espagne Charles II. par la Grace de Dieu, Roi des Espagnes & des Indes, de Castille, de Leon, d'Arragon, de Grenade, de Séville, de Tolede, de Cordouë, de Murcie, de Jaen, de Majorque & Minorque, de Sardaigne & de Corse, d'Algezir, de Gibraltar, des Isles Canaries, des Isles de Terre ferme, de la Mer Oceane, Archiduc d'Autriche, Duc de Bourgogne, Lothier de Brabant, de Milan, de Limbourg, Luxembourg & de Gueldres, & Comte de Thalsbourg, de Flandres, d'Artois, de Bourgogne, du Tirol, de Barcelone, de Haynault, de Hollande, de Zélande, de Namur, de Zufpau, Marquis du Saint Empire, Seigneur de Frise, de Salins, de Malines ; des Citez, Villes & Païs d'Utrecht, Over-Issel, de Groningue, Seigneur de Biscaye, de Molma, Duc d'Athénes ma Patrie, Marquis d'Oristan & de Gosiano. Le Roi d'Angleterre Charles II. par la Grace de Dieu, Roi de la grande-Bretagne & d'Irlande. Le Roi de Dannemarck, de Norwege, des Gots, & des Vandales. Le Roi de Suéde Charles II. par la Grace de Dieu, Roi de Suéde, de Dannemarck, de Norwege, des Gots & des Vandales. Le Duc de Moscovie, par la Grace de Dieu, Grand Seigneur, Czar & Grand-Duc, Conservateur de toutes les Russies, Prince de Uladimir, Moscou, Novogrod, Czar de Castan, Czar d'Astracan, Czar de Tiberie, Seigneur de Plescou, Grand Duc de Tuerschi, Jugreschi, Perinschi, Varschi, Palgarschi, & Seigneur & Grand Duc de Novogrod aux Païs-Bas, Commandeur de Roosanschi, Rostoschi, Gerelapschi, Beloserchi, Udorschi, Obdorschi, Condinel & par tout le Nord, Seigneur d'Iverie, Czar de Karlalinsely, & Igrusinschi, Prince des Païs de Kabardinschi, Cyrcaschi, & Jorschi, Seigneur & Dominateur de plusieurs autres Seigneuries. Le Roi de Pologne Jean III. par la Grace de Dieu, Roi de Pologne, Grand-Duc de Lithuanie, de Russie, de Prusse, & Matovie, Samogitie, Livonie, Smolensco, & de Cernicovie.
Le Grand Seigneur Mahomet IV. légitime Distributeur des Couronnes de l'Univers, & Maître incommutable de mille divers Peuples, Nations & Générations qui reposent à l'ombre, & sous le sacré bois de nôtre Lance, destiné Liberateur de ceux qui gémissent & sont encore sous le joug de l'opression infidéle, & qui n'attendent avec impatience que l'heure & le bonheur de notre domination, Propriétaire des celestes Citez de la Méque & de Medine, Gardien perpetuel de Jerusalem la Sainte & de son Sepulchre, Empereur de Constantinople & de Trebizonde, Roi de Hongrie en Europe, de Memphis en Afrique, & de Bagdat en Asie, ensemble de 70. autres Royaumes effectifs, Roi de la Mer Méditerannée, des Mers blanche, Noire & Rouge, Helespontique, Meotique, & Archipelagique, Grand Amiral de l'Ocean, & Possesseur des plus celebres Promontoires, Caps, Côtes, Golfes, Fleuves, & Riviéres du monde, Prince en Georgie; absolu en Barbarie, Tartarie, Cosatie, & en mille autres Regions; Commandant à la Porte de Fer, Villes adjacentes & Lieux circonvoisins, fidéle refuge & parfait azile des autres Empereurs, Rois, Princes, Républiques & Seigneuries : redouté ou cheri par tout, Souverain du coeur de la Terre, unique favori du Ciel, & son divin Porte-Enseigne, &c.
L'Empereur a épousé une des Filles de Philippe IV. Roi d'Espagne. Le Roi de France, la Fille aînée d'une autre Femme du même Philippe. Le Roi d'Espagne, la Fille de Monsieur le Duc d'Orleans. Le Roi du Portugal, la Fille du Duc de Nemours. Le Roi de Suede, la Fille du Roi de Dannemarck. Le Roi de Dannemarck a épousé Charlotte Amelie Landgrave de Hesse. Le Grand Duc de Moscovie, la Fille d'un Marchand de son Etat. Le Grand Seigneur n'épouse point ; mais la premiére qui met au monde un enfant mâle, est la Sultane.
Il est ordinaire aux Voyageurs qui passent les Mers de faire naître des orages, & tout ce qui n'est point calme est pour eux une tempête continuelle qui brise leurs Vaisseaux contre le Firmament, & tantôt les jette jusques dans les Enfers ; ce sont les manieres de parler de quelques-uns : pour moi sans amplifier les choses, je vous dirai que la mer Baltique est celebre en naufrages, & qu'il est rare d'y passer pendant l'Automne, car elle n'est point navigable l'Hyver, sans y être pris du mauvais tems. Nous avons été obligez de relâcher en cinq ou six endroits, & ce passage qu'on fait ordinairement en trois ou quatre jours nous a retenus plus long tems.
Ces disgraces ont servi à quelque chose, & le tems que nous sommes demeurez à l'ancre n'a pas été le plus mal employé de ma vie. J'allois tous les jours passer quelques heures sur des Rochers escarpez où la hauteur des précipices & la vûë de la Mer, n'entretenoient pas mal mes rêveries. Ce fut dans ces conversasiont intérieures que je m'ouvris tout entier à moi-même, & que j'allois chercher dans les replis de mon coeur, les sentimens les plus cachez & les déguisemens les plus secrets pour me mettre la vérité devant les yeux sans fard, telle qu'elle étoit en effet. Je jettai d'abord la vûë sur les agitations de ma vie passée, les desseins sans exécution, les résolutions sans suite, & les entreprises sans succès. Je considérai l'état de ma vie presente. Les Voyages vagabonds, les changemens de lieux, la diversité des objets, & les mouvemens continuels dont j'étois agité. Je me reconnus tout entier dans l'un & dans l'autre de ces états, où l'inconstance avoit plus de part que toute autre chose, sans que l'amour propre vînt flatter le moindre trait qui empêchât de me reconnoître dans cette peinture. Je jugeai sainement de toutes choses. Je conçus que tout cela étoit directement oposé à la Société de la vie qui consiste uniquement dans le repos, & que cette tranquillité d'ame si heureuse se trouve dans une douce profession, qui nous arrête comme l'ancre fait un Vaisseau retenu au milieu de la tempête. Tous ces desseins vagues, ces vûës qui s'étendent sur l'avenir, les chimeres, les imaginations de fortune sont des Fantômes qui nous abusent, que nous prenons plaisir de nous former, & avec lesquels nôtre esprit nous jouë. Tous les obstacles que l'ambition fait naître loin de nous arrêter, doivent nous faire défier de nous-mêmes, & nous faire apprehender davantage.
Vous sçavez, Monsieur, comme moi que le choix d'un état est ce qu'il y a de plus difficile dans la vie, c'est ce qui fait qu'il y a tant de gens qui n'en embrassent aucun, & qui demeurant dans une indolence continuelle ne vivent pas comme ils voudroient, mais comme ils ont commencé, soit par la crainte des fâcheux événemens, soit par l'amour de la molesse, & la fuite du travail, ou pour quelques autres raisons.
Il y en a d'autres qu'un échec ne fixe pas entierement, & se laissant toûjours emporter à cette legereté qui leur est naturelle, pour être dans le port, ils n'en sont pas plus en repos. Ce sont de nouveaux desseins qui les agitent & de nouvelles idées de fortune qui les tourmentent. Ces gens ne changent que pour le plaisir de changer, & par une legereté naturelle ; & ce qu'ils ont quitté leur plaît toûjours infiniment davantage que ce qu'ils ont pris. Toute la vie de ces personnes est une continuelle agitation, & si l'on les voit quelquefois se fixer sur la fin de leurs jours, ce n'est pas la haine du changement qui les retient, mais la lenteur de la vieillesse incapable de mouvement qui les empêche de rien entreprendre. Semblables à ces gens inquiets qui ne peuvent dormir, & qui à force de se tourner trouvent enfin le repos que la lassitude leur procure.
Je ne sçai lequel de ces deux Etats est le plus à plaindre ; mais je sçai qu'ils sont tous deux extrêmement fàcheux. Delà viennent ces déréglemens de l'ame, ces passions immodérées qui font qu'on souhaite plus qu'on ne peut, ou qu'on n'ose entreprendre ; qu'on craint tout, qu'on espére tout, & qu'on cherche ailleurs un bonheur qu'on ne peut trouver que chez soi. De-là viennent ces ennuis, ces dégoûts de soi-même, ces impatiences de son oisiveté, ces plaintes qu'on fait de ce qu'on n'a rien à faire. Tout déplaît, la compagnie est à charge, la solitude est affreuse, la lumiere fait peine, les ténébres affligent, l'agitation lasse, le repos endort, le monde est odieux, & l'on devient enfin insuportable à soi-même. Il n'y a rien que ces sortes de personnes ne veuillent, & la prévention qu'ils ont d'eux-mêmes, les pousse à tout entreprendre. L'ambition leur fait tout trouver possible, mais le courage leur manque, & leur irrésolution les arrête. L'élevement des autres qu'ils ont continuellement devant les yeux, sert tantôt à entretenir leurs vagues desseins, & à fomenter leur ambition, & tantôt à les exposer en proie à la jalousie. Ils souffrent impatiemment la fortune des autres, ils souhaitent leur abaissement, parce qu'ils n'ont pû s'élever, & la destruction de leur fortune, parce qu'ils desespérent d'en faire une pareille.
Ces gens accusent continuellement la cruauté de leur mauvaise fortune, se plaignant toûjours de la dureté du Siécle, & de la dépravation du Genre Humain : ils entreprennent des Voyages de long-cours, ils s'arrachent de leur patrie & cherchent des Climats qu'un autre Soleil échauffe ; tantôt ils se commettent à l'inclémence de la Mer, & tantôt rebutez, ou de son calme, ou de ses orages, ils se remettent sur la terre. Aujourd'hui la molesse de l'Italie leur plaît, & ils n'y sont pas plûtôt, qu'ils regrettent la France avec tous ses plaisirs. Sortons de la Ville, dira l'un, la vertu y est oprimée, le vice & le luxe y régnent, & je ne sçaurois plus y suporter le bruit. Retournons à la Ville, dira-t-il bien-tôt après, je languis dans la solitude. L'homme n'est pas né pour vivre avec les bêtes, & il y a trop long-tems que je n'entends plus ce doux fracas qui se trouve dans la confusion de la Ville. Un voyage n'est pas plûtôt fini qu'il en entreprend un autre, ainsi se fuyant toûjours lui-même, il ne peut s'éviter, il porte toûjours avec lui son inconstance, & la source de son mal est dans lui-même sans qu'il la connoisse.
LES Voyages ont leurs travaux comme leurs plaisirs ; mais les fatigues qui se trouvent dans cet exercice, loin de nous rebutter, accroissent ordinairement l'envie de voyager. Cette passion irritée par les peines nous engage insensiblement à aller plus loin que nous ne voudrions, & l'on sort souvent de chez soi pour n'aller qu'en Hollande, qu'on se trouve je ne sçai comment jusqu'au bout du monde. La même chose m'est arrivée, Monsieur, j'apris à Amsterdam que la Cour de Dannemarck étoit à Oldenbourg qui n'en est qu'à trois journées ; j'eusse témoigné beaucoup de mépris pour cette Cour & bien peu de curiosité, si je n'eusse été la voir.
Je partis donc pour Oldembourg, mais ce hazard qui me vouloit conduire plus loin, en avoit fait partir le Roi deux jours avant que j'y arrivasse. On me dit que je le trouverois encore à Altena, qui est à une portée de mousquet d'Hambourg. Je crus être obligé d'honneur à poursuivre mon dessein, & à faire encore deux o& u trois jours de marche pour voir ce que je souhaitois. De plus, Hambourg est une Ville Anseatique, fameuse pour le commerce qu'elle entretient avec toute la terre, & recommandable par ses fortifications & son gouvernement. J'y devois rencontrer la Cour de Dannemarck, je n'y vis cependant qu'une partie de ce que je voulois voir. Je n'y trouvai que la Reine-Mere & le Prince George son Fils, qui alloient aux Eaux de Pyrmond. Je vis Hambourg dont je fus fort content ; mais après avoir tant fait de chemin pour voir le Roi, je crus devoir l'aller chercher dans la Ville Capitale où je devois infailliblement le trouver. J'entrepris le voyage de Copenhague ; Monsieur l'Ambassadeur me presenta au Roi, j'eus l'honneur de lui baiser la main, & de l'entretenir quelque tems. Le séjour que je fis à Copenhague me fut infiniment agréable, & j'y trouvai les Dames si spirituelles & si bien faites, que j'aurois eu bien de la peine à les quitter, si on ne m'eût assuré que j'en trouverois en Suéde d'aussi aimables. L'extrême envie que j'avois de voir aussi le Roi de Suéde, m'engagea à partir pour Stockholm. Nous eûmes l'honneur de saluër le Roi & de l'entretenir pendant une heure entiére. Aiant connu que nous voyagions pour nôtre curiosité, il nous dit que la Lapponie méritoit d'être vûë par les curieux, tant par sa situation, que pour les habitans qui y vivent d'une maniére tout-àfait inconnuë au reste des Européens, & commanda même au Comte Steinbielk Grand Tresorier, de nous donner toutes les recommandations nécessaires, si nous voulions faire ce voyage. Le moien, Monsieur, de resister aux Conseils d'un Roi & d'un grand Roi comme celu de Suéde ? Ne peut-on pas avec son aveu entreprendre toutes choses ? Et peut-on être malheureux dans une entreprise qu'il a lui-même conseillée, & dont il a souhaité le succès ? Les avis des Rois sont des Commandemens, cela fut cause qu'après avoir mis ordre à toutes choses, nous mîmes à la voile pour Torno le Mercredi 23. Juillet 1681. sur le midi, après avoir salué Monsieur Steinbielk Grand Tresorier, qui suivant l'ordre qu'il avoit reçu du Roi son Maître, nous donna des recommandations pour les Gouverneurs des Provinces par où nous devions passer.
Nous fûmes portez d'un Sud-West jusques à Vacsol où l'on visite les Vaisseaux. Nous admirâmes en y allant la bizarre situation de Stockholm. Il est presque incroyable qu'on ait choisi un lieu comme celui où l'on voit cette Ville, pour en faire la Capitale d'un Royaume aussi grand que celui de Suéde. On dit que les Fondateurs de cette Ville cherchant un lieu pour la faire, jetterent un bâton dans la Mer, dans le dessein de la bâtir au lieu où il s'arrêteroit. Ce bâton s'arrêta où l'on voit presentement cette Ville, qui n'a rien d'affreux que sa situation, car les bâtimens en sont fort superbes & les habitans fort civils.
Nous vîmes la petite Isle d'Aland à 40. milles de Stockolm ; cette Isle est trèsfertile & sert de retraite aux Elands qui y passent de Livonie & de Carelie, lorsque l'Hyver leur a fait un passage sur les Glaces. Cet animal est de la hauteur d'un cheval, & d'un poil tirant sur le blanc. Il porte un bois comme un Daim, & a le pied de même fort long ; mais il le surpasse en légereté & en force, dont il se sert contre les Loups, avec lesquels il se bat souvent. La Peau de cet animal apartient au Roi ; & les Païsans sont obligez sous peine de la vie de la porter au Gouverneur.
En quittant cette Isle nous perdîmes la terre de vûë, & ne la revîmes que le Vendredi matin à la hauteur d'Hernen ou Hernesante, éloignée de Stockolm de cent milles qui valent trois cent lieuës de France, & le vent demeurant toûjours extrêmement violent, nous ne fûmes pas long-tems à découvrir les Isles de Ulfen, Schagen, & Goben ; en sorte que le Samedi matin, nous trouvâmes que nous avions laissé l'Angermanie, & que nous étions à la hauteur de Urna, premiere Ville de Lapponie, qui prend son nom du Fleuve qui l'arrose. Cette Ville donne son nom à toute la Province qu'on apelle Urna Lapmarck. Elle se trouve au trente-huitiéme degré de longitude, & au soixante-cinquiéme onze minutes de latitude, éloignée de Stockolm de 150. milles, faisant environ 450. lieuës Françoises.
Nous découvrîmes le Samedi les Isles de Quercken, & le vent continuant toûjours Sud-Sud-West, nous fit voir sur le Midi la petite Isle de Ratan, & sur les quatre heures du même jour nous nous trouvâmes à la hauteur du Cap de Burockluben.
Quand nous eûmes passé ce petit Cap, nous perdîmes terre de vûë, & le Dimanche matin le vent s'étant tenu au Sud toute la nuit, nous nous trouvâmes à la hauteur de Malhurn, petite Isle à huit milles de Torno, il en sortit des Pescheurs dans une petite Barque, aussi mince que j'en aye vûë de ma vie, dont les planches étoient cousuës ensemble à la mode des Russes. Ils nous apporterent du Strumelin, & nous leur donnâmes du Biscuit & de l'Eau-de-Vie, avec quoi ils s'en retournerent fort contens.
Le vent demeurant toujours extrêmement favorable, nous arrivâmes à une lieuë de Torno, où nous mouillâmes l'ancre.
Il est assez difficile de croire qu'on ait pû faire un aussi long chemin que celui que nous fîmes en quatre jours de tems. On compte de Stockolm à Torno deux cens milles de Suéde par Mer, qui vallent six cens lieuës de France & nous fîmes tout ce chemin avec un vent de Sud & Sud-Sud-West, si favorable & si violent, qu'étant partis le Mercredi à midi de Stockolm, nous arrivâmes à la même heure le Dimanche suivant, sans avoir été obligez de changer les voiles pendant tout le voiage.
Torno est situé à l'extrémité du Golfe Bothnique, au 42. degré 27. minutes de longitude & au 67. de latitude C'est la derniere Ville du Monde, du côté du Nord : Le reste jusqu'au Cap n'étant habité que par des Lappons, gens sauvages, qui n'ont aucune demeure fixe.
C'est en ce lieu où se tiennent les Foires de ces Nations Septentrionales pendans l'Hyver, lorsque la Mer est assez glacée pour y venir en traîneau. C'est pendant ce tems qu'on y voit de toutes sortes de Nations du Nord, de Russes, de Moscovites, de Finois, & de Lappons, de tous les trois Royaumes qui y viennent ensemble sur des neiges & sur des glaces, dont la commodité est si grande, qu'on peut facilement par le moien des traîneaux, aller en un jour de Finlande en Lapponie, & traverser sur les glaces le sein Bothnique, quoiqu'il ait dans les moindres endroits 30 ou 40. milles de Suéde. Le trafic de cette Ville est en Poisson qu'ils envoyent fort loin, & la Riviere de Torne est si fertile en Saumons & en Brochets, qu'elle peut en fournir à tous les Habitans de la Mer Baltique. Ils salent les uns pour les transporter, & fument les autres dans des Bassetouches qui sont faits comme des bains. Quoique cette Ville ne soit proprement qu'un amas de Cabannes de bois, elle ne laisse pas de paier tous les ans deux mille Dalles de Cuivre, qui font environ 1000 livres de notre Monnoie.
Nous logeâmes chez le Patron de la Barque, qui nous avoit amenés de Stockolm. Nous ne trouvâmes pas sa Femme chez lui ; elle étoit allée à une Foire qui se faisoit à dix ou douze lieuës de là, pour troquer du sel & de la farine contre des peaux de Rhennes, de petits Gris & autres : car tout le commerce de ce Païs, se fait ordinairement en troc, & les Russes & les Lappons ne font gueres de marché autrement.
Nous allâmes le jour suivant Lundi pour voir Joannes Tornaeus, homme docte, qui a tourné en Lappon tous les Pseaumes de David, & qui a écrit leur Histoire. C'étoit un Prêtre de la Campagne : il étoit mort depuis trois jours, & nous le trouvâmes étendu dans son cercueil avec des habits conformes à sa profession, & que l'on lui avoit fait faire exprès ; il étoit fort regretté dans le Païs, & avoit voiagé dans une bonne partie de l'Europe.
Sa Femme étoit d'un autre côté couchée sur son lit, qui témoignoit par ses soupirs & par ses pleurs, le regret qu'elle avoit de perdre un tel mari ; quantité d'autres femmes ses amies environnoient le lit, & répondoient par leurs gémissemens à la douleur de la Veuve.
Mais ce qui consoloit un peu dans une si grande affliction & une tristesse si generale, c'étoit quantité de grands Pots d'argent faits à l'antique pleins les uns de Vin de France, d'autres de vin d'Espagne, & d'autres d'Eau-de-Vie, qu'on avoit soin de ne pas laisser long-tems vuides. Nous tâtâmes de tout, & la Veuve interrompoit souvent ses soupirs pour nous presser de boire ; elle nous fit même apporter du Tabac, dont nous ne voulûmes point prendre. On nous conduisit ensuite au Temple, dont le défunt avoit été Pasteur, où nous ne vîmes rien de remarquable, & prenant congé de la Veuve, il fallut encore boire à la mémoire du défunt & faire, Monsieur, ce qui s'appelle, Libare manibus.
Nous allâmes ensuite chez une personne qui étoit en notre compagnie ; la mere nous reçut avec toute l'affection possible, & ces Gens qui n'avoient jamais vû de François, ne sçavoient comment nous témoigner la joie qu'ils avoient de nous voir en leur Païs.
Le Mardi on nous apporta quantité de fourures à acheter, de grandes couvertures fourées de peaux de Liévre blanc, qu'on vouloit donner pour un écu. On nous montra aussi des habits de Lappons, faits de peaux de jeunes Rhennes, avec tout l'équipage, les bottes, les gans, les souliers, la ceinture & le bonnet. Nous allâmes le même jour à la chasse autour de la maison : nous trouvâmes quantité de Becasses sauvages & autres animaux inconnus en nos Païs, & nous nous étonnâmes que les Habitans que nous rencontrions dans le chemin, ne nous fuyoient pas moins que le Gibier.
Le Mercredi nous reçûmes visite des Bourguemestres de la Ville, & du Baillif, qui nous firent offre de services en tout ce qui seroit en leur pouvoir. Ils nous vinrent prendre après le dîné dans leurs Barques, & nous menerent chez le Prêtre de la Ville, Gendre du défunt Tornaeus.
Ce fut-là où nous vîmes pour la premiere fois un Traîneau Lappon, dont nous admirâmes la structure. Cette Machine qu'ils apellent Pulea, est faite comme un petit Canot, élevée sur le devant pour fendre la neige avec plus de facilité. La prouë n'est faite que d'une seule planche, & le corps est composé de plusieurs morceaux de bois qui sont cousus ensemble, avec de gros fil de Rhenne, sans qu'il y entre un seul clou, & qui se réunissent sur le devant à un morceau de bois assez fort, qui regne tout du long pardessus, & qui excedant les reste de l'Ouvrage, fait le même effet que la Quille d'un Vaisseau. C'est sur ce morceau de bois que le Traîneau glisse, & comme il n'est large que de quatre bons doigts, cette machine roule continuellement de côté & d'autre : on se met dedans jusqu'à la moitié du corps comme dans un cercueil, & l'on vous y lie, en sorte que vous êtes entierement immobile, & l'on vous laisse seulement l'usage des mains, afin que d'une vous puissiez conduire la Rhenne, & de l'autre vous soutenir lorsque vous êtes en danger de tomber. Il faut tenir son corps dans l'équilibre, ce qui fait qu'à moins d'être accoûtumé à cette maniere de courir, on est souvent en danger de la vie & principalement lorsque le Traîneau descend des Rochers les plus escarpez, sur lesquels vous courez d'une si horrible vîtesse, qu'il est impossible de se figurer la promptitude de ce mouvement, à moins de l'avoir expérimenté. Nous soupâmes ce même soir en public avec le Bourguemestre ; tous les Habitans y coururent en foule pour nous voir manger. Nous arrêtâmes ce même soir notre départ pour le lendemain, & primes un Truchement.
Le Jeudi dernier Juillet, nous partimes de Torno dans un petit batteau Finnois, fait exprès pour aller dans ce Païs ; sa longueur peut être de douze pieds & sa largeur de trois. Il ne se peut rien voir de si bien travaillé, ni de si leger, en sorte que deux ou trois hommes peuvent porter facilement ce bâtiment, lorsqu'ils sont obligez de passer les cataractes de ce Fleuve, qui sont si impétueuses, qu'elles roulent des pierres d'une grosseur extraordinaire. Nous fûmes obligez d'aller à pied presque tout le reste de la journée, à cause des torrens qui tomboient des montagnes, & d'un vent impétueux, qui faisoit entrer l'eau dans le batteau, avec une telle abondance, que si l'on n'eût été extrêmement prompt à la vuider, il eût été bien-tôt rempli. Nous allâmes le long de la Riviere toujours chassant ; nous tuâmes quelques piéces de Gibier, & nous admirâmes la quantité de Canards, d'Oies, de Curlis, & de plusieurs que nous rencontrions à chaque pas. Nous ne fîmes pas ce jourlà tout le chemin que nous avions déterminé de faire, à cause d'une pluye violente qui nous surprit, & nous obligea de passer la nuit dans une maison de Païsans, à une lieuë & demie de Torno.
Nous marchâmes tout le Vendredi sans nous reposer, & nous fûmes depuis quatre heures du matin jusqu'à la nuit, à faire trois mille : si l'on peut appeller la nuit un tems où l'on voit toujours le Soleil, sans que l'on puisse faire aucune distinction du jour au lendemain.
Nous fîmes plus de la moitié du chemin à pied, à cause des Torrens effroyables qu'il fallut surmonter. Nous fûmes même obligez de porter notre Batteau pendant quelque espace de chemin, & nous eûmes le plaisir de voir en mêmetems descendre deux petites Barques au milieu de ces cataractes. L'Oiseau le plus vîte & le plus leger, ne peut aller de cette impétuosité, & la vûe ne peut suivre la course de ces bâtimens, qui se dérobent aux yeux, & s'enfoncent tantôt dans les vagues, où ils semblent ensevelis, & tantôt se relevent d'une hauteur surprenante. Pendant cette course rapide, le Pilote est debout, & employe toute son industrie à éviter des pierres d'une grosseur extraordinaire, & passer au milieu des Rochers qui ne laissent justement que la largeur du Batteau, & qui briseroient ces petites Chaloupes en mille piéces, si elles y touchoient le moins du monde.
Nous tuâmes ce jour-là dans les bois deux Faisandeaux, trois Canards, & deux Cercelles, sans nous éloigner de notre chemin, pendant lequel nous fûmes extrêmement incommodez des moucherons qui sont la peste de ce Païs, & qui nous firent desesperer. Les Lappons n'ont point d'autre remede contre ces maudits animaux, que d'emplir de fumée le lieu où ils demeurent, & nous remarquâmes sur le chemin, que pour garantir leur bétail de ces bêtes importunes, ils allument un grand feu dans les endroits où paissent leurs Vaches (que nous trouvâmes toutes blanches) à la fumée duquel elles se mettent, & chassent ainsi les moucherons qui n'y sçauroient durer.
Nous fîmes la même chose, & nous nous enfumâmes, lorsque nous fûmes arrivez chez un Allemand qui est depuis trente ans dans le Païs, & qui reçoit le Tribut des Lappons pour le Roi de Suéde. Il nous dit que ce Peuple étoit obligé de se trouver en un certain lieu qu'on lui assigne l'année précedente pour apporter ce qu'il doit, & qu'on prenoit ordinairement le tems de l'Hiver, à cause de la commodité qu'il donne aux Lappons de venir sur les glaces par le moien de leurs Rhennes. Le Tribut qu'ils paient est peu de chose, & c'est une politique du Roi de Suéde qui pour tenir toujours ces Peuples Tributaires à sa Couronne, ne les charge que d'un médiocre impôt, de peur que les Lappons qui n'ont point de demeure fixe, & à qui toute l'étenduë de la Lapponie sert de maison, n'aillent sur les Terres d'un autre pour éviter les vexations du Prince, de qui ils seroient trop surchargez. Il y a pourtant de ces peuples qui payent plusieurs Tributs à differens Etats, & quelquefois un Lappon sera Tributaire du Roi de Suéde, de celui du Dannemarck, & du Grand Duc de Moscovie. Ils payeront au premier parce qu'ils demeurent sur ses Etats, à l'autre parce qu'il leur permet de pêcher du côté de la Norwege qui lui apartient, & au troisiéme à cause qu'ils peuvent aller chasser sur ses Terres.
Il ne nous arriva rien d'extraordinaire pendant tout le chemin que nous fîmes le Samedi ; mais si-tôt que nous fûmes arrivez chez un Païsan, nous nous étonnâmes de trouver tout le monde dans le Bain. Ces lieux qu'ils apellent Basse-Touches ou Bains, sont faits de bois, comme toutes leurs maisons. On voit au milieu de ce Bain un gros amas de pierres, sans qu'ils ayent observé aucun ordre en le faisant, que d'y laisser un trou au milieu, dans lequel ils allument du feu. Ces pierres étant une fois échauffées, communiquent la chaleur à tout le lieu ; mais ce chaud s'augmente extrêmement lorsque l'on vient à jetter de l'eau dessus les cailloux, qui renvoiant une fumée étouffante, font que l'air qu'on respire dans ces Bains est tout de feu. Ce qui nous surprit beaucoup, fut qu'étant entrés dedans ce Bain, nous y trouvâmes ensemble Filles & Garçons, Mere & Fils, Freres & Soeurs, sans que ces femmes nuës eussent peine à supporter la vûë des personnes qu'elles ne connoissoient point. Mais nous nous étonnâmes davantage de voir de jeunes Filles frapper d'une branche des Hommes & des Garçons nuds. Je crus d'abord que la Nature affoiblie par de grandes sueurs, avoit besoin de cet artifice pour faire voir qu'il lui restoit encore quelque signe de vie ; mais on me détrompa bien-tôt, & je sçus que cela se faisoit afin que ces coups réiterez ouvrant les pores aidassent à faire faire de grandes évacuations. J'eus de la peine ensuite à concevoir comment ces gens sortant nuds de ces Bains tout de feu, alloient se jetter dans une Riviere extrêmement froide, qui étoit à quelques pas de la maison, & je conçus qu'il falloit que ces gens fussent d'un fort temperamment, pour pouvoir résister aux efforts que ce prompt changement du chaud au froid, pouvoit causer.
Vous n'auriez jamais cru, Monsieur, que les Bothniens, gens extrêmement sauvages, eussent imité les Romains dans leur luxe, & dans leurs plaisirs. Mais vous vous en étonnerez encore davantage, quand je vous aurai dit que ces mêmes gens qui ont des Bains chez eux comme les Empereurs, n'ont pas de pain à manger. Ils vivent d'un peu de Lait, & se nourrissent de la plus tendre écorce qui se trouve au sommet des Pins. Ils la prennent lorsque l'arbre jette sa féve, & après l'avoir exposée quelque tems au soleil, ils la mettent dans de grands Paniers sous terre, sur laquelle ils allument du feu qui lui donne une couleur, & un goût assez agréable. Voilà, Monsieur quelle est pendant toute l'année, la nourriture de ces gens qui cherchent avec soin les Délices du Bain, & qui peuvent se passer de pain.
Nous fûmes assez heureux à la Chasse le Dimanche, nous raportâmes quantité de gibier ; mais nous ne vîmes rien qui mérite d'être écrit, qu'une paire de ces longues Planches de Bois de Sapin, avec lesquelles les Lappons courent d'une si extraordinaire vîtesse, qu'il n'est point d'animal si prompt qu'il puisse être, qu'ils n'attrapent facilement, lorsque la Neige est assez dure pour les soutenir.
Ces Planches extrêmement épaisses, sont de la longueur de deux aunes, & larges d'un demi-pied, elles sont relevées en pointe sur le devant, & percées au milieu dans l'épaisseur qui est assez considerable en cet endroit, pour pouvoir y passer un cuir qui tient les pieds fermes & immobiles. Le Lappon qui est dessus tient un long Bâton à la main, où d'un côté est attaché un rond de bois, afin qu'il n'entre pas dans la neige, & de l'autre un fer pointu. Il se sert de ce Bâton pour se donner le premier mouvement, pour se soutenir en courant, pour se conduire dans sa course, & pour s'arrêter quand il veut : c'est aussi avec cette arme, qu'il perce les bêtes qu'il poursuit, lorsqu'il en est assez près.
Il est assez difficile de se figurer la vîtesse de ces gens qui peuvent avec ces instrumens surpasser la course des bêtes les plus vîtes ; mais il est impossible de concevoir comment ils peuvent se soutenir en descendant les fonds les plus précipitez, & comment ils peuvent monter les montagnes les plus escarpées. C'est pourtant, Monsieur, ce qu'ils font avec une adresse qui surpasse l'imagination, & qui est si naturelle aux gens de ce Païs, que les femmes ne sont pas moins adroites que les hommes à se servir de ces planches. Elles vont visiter leurs parens, & entreprennent de cette maniere les voïages les plus difficiles & les plus longs.
Le Lundi ne fut remarquable que par la quantité de Gibier que nous vîmes, & que nous tuâmes ; nous avions ce jourlà plus de vingt pieces dans notre dépense : il est vrai que nous achetâmes cinq ou six Canards de quelques Païsans qui venoient de les prendre. Ces gens n'ont point d'autres armes pour aller à la chasse que l'Arc ou l'Arbaleste. Ils se servent de l'Arc contre les plus grandes bêtes, comme les Ours, les Loups, & les Rhennes Sauvages, & lorsqu'ils veulent prendre des animaux moins considerables, ils emploient l'Arbaleste, qui ne differe des nôtres que par la grandeur. Les habitans de ce Païs sont si adroits à se servir de ces armes, qu'ils sont sûrs de fraper le but d'aussi loin qu'ils le peuvent voir. L'Oiseau le plus petit ne leur échape pas, il s'en trouve même quelques-uns qui donneront dans la tête d'une aiguille. Les fléches dont ils se servent sont differentes, les unes sont armées de fer ou d'os de Poisson, & les autres sont rondes de la figure d'une boule coupée par la moitié. Ils se servent des premieres pour l'Arc lorsqu'ils vont aux grandes chasses, & des autres pour l'Arbaleste quand ils rencontrent des animaux qu'ils peuvent tuer sans leur faire une plaïe si dangereuse. Ils emploient ces mêmes fléches rondes contre les petits Gris, les Martes & les Hermines, afin de conserver les Peaux entieres, & parce qu'il est difficile qu'il n'y reste la marque que le coup a laissée, les plus habiles ne manquent jamais de les toucher où ils veulent, & frapent ordinairement à la tête, qui est l'endroit de la peau le moins estimé.
Nous arrivâmes le Mardi à Kones, & nous y restâmes le Mercredi pour nous reposer, & voir travailler aux forges de Fer & de Cuivre qui sont en ce lieu. Nous admirâmes les manieres de fondre ces Métaux, & de préparer le Cuivre avant qu'on en puisse faire des pelottes qui sont la monnoïe du païs, lorsqu'elle est marquée du coin du Prince. Ce qui nous étonna le plus, ce fut de voir un de ces Forgerons aprocher de la Fournaise, & prendre avec sa main du Cuivre que la violence du feu avoit fondu, comme de l'eau, & le tenir ainsi quelque tems. Rien n'est plus affreux que ces demeures, les Torrens qui tombent des montagnes, les Rochers & les bois qui les environnent, la noirceur & l'air sauvage des Forgerons, tout contribuë à former l'horreur de ce lieu. Ces solitudes affreuses ne laissent pas d'avoir leur agrément, & de plaire quelquefois autant que les lieux les plus magnifiques, & ce fut au milieu de ces Roches que je laissai couler ces Vers d'une veine, qui avoit été long-tems sterile.
Tranquilles et sombres forêts
Où le Soleil ne luit jamais,
Qu'au travers de mille feüillages,
Que vous avez pour moi d'attraits !
Et qu'il est doux sous vos ombrages
De pouvoir respirer en Paix !
Que j'aime à voir vos Chênes verts,
Presque aussi vieux que l'Univers,
Qui malgré la nature émuë
Et ses plus cruels Aquilons,
Sont aussi seurs près de la nuë,
Que les épics dans les fillons !
Et vous impétueux Torrens,
Qui sur les Roches murmurans
Roulez vos Eaux avec contrainte,
Que le bruit que vous excitez,
Cause de respect et de crainte
A tous ceux que vous arrêtez !
Quelquefois vos rapides Eaux
Venant arroser les roseaux
Forment des Etangs pacifiques,
Où les Plongeons et les Canards
Et tous les Oiseaux aquatiques
Viennent fondre de toutes parts.
D'un côté l'on voit des Poissons
Qui sans craindre les hameçons
Quittent leurs demeures profondes,
Et pour prendre un plaisir nouveau,
Las de folâtrer dans les ondes,
S'élancent et sautent sur l'eau.
Tous ces Edifices détruits
Et ces respectueux débris,
Qu'on voit sur cette Roche obscure,
Sont plus beaux que les bâtimens,
Où l'Or, l'Azur, et la Peinture,
Forment les moindres ornemens.
Le temps y laisse quelques trous
Pour la demeure des Hybous,
Et les bêtes d'un cri funeste,
Les Oiseaux sacrés à la nuit,
Dans l'horreur de cette retraite,
Trouvent toûjours un seur reduit.
Nous partîmes le Jeudi de ces Forges, pour aller à d'autres qui en sont éloi