2006.03.12 - Dans les années 60, aux États-Unis, en pleine guerre froide, les militaires américains avaient besoin de relier des ordinateurs en réseau - ce que, en soi, on savait déjà faire - mais ils craignaient de s'exposer à une attaque nucléaire soviétique.
C'est-à-dire que les réseaux que l'on savaient faire alors étaient centralisés : il y a avait une - ou plusieurs - machine(s) particulière(s), jouant le rôle de cerveau du réseau. Soit que toutes les communications entre 2 machines quelconques du réseau transitaient par cette machine centrale, soit que la machine centrale disposait d'un plan du réseau, d'une vue globale sur l'ensemble du réseau, et on s'adressait à elle pour acheminer (ou encore router) les messages.
Aujourd'hui on sait que l'idée d'avoir quelque part la carte de tout le réseau n'est pas envisageable, avec un réseau comme notre internet actuel, avec des millions de machines. Mais en 1960, personne n'imaginait un réseau de cette taille. Et c'est quand même l'idée la plus naturelle, c'est ce qui rend les choses plus faciles par la suite, que de disposer de la vue d'ensemble : lorsque ma machine A veut acheminer un message vers la machine B, il suffit d'étudier la carte, comme le fait un automobiliste, pour trouver le bon chemin.
Ainsi, ce schéma crée une hiérarchie entre les machines (qu'on peut aussi appeler des noeuds du réseau, en voyant celui-ci comme un graphe), certains noeuds du réseau jouant un rôle particulier, plus important.
Remarquons qu'un tel schéma hiérarchisé correspond aussi à beaucoup de choses que nous connaissons bien dans notre société : le système politique, avec quelques individus particuliers (les hommes politiques, députés, ministres, présidents) qui représentent la masse des millions de citoyens ; la presse, et les médias en général, avec quelques journalistes, rédacteurs en chef, éditeurs, qui informent la masse des citoyens ; l'éducation, avec quelques enseignants qui dispensent le savoir à la masse des étudiants.
Dans toutes ces hiérarchies, la circulation de l'information n'est pas symétrique : l'information circule beaucoup dans le sens descendant, des politiques/journalistes vers les citoyens (diffusion de masse), elle circule moins dans le sens ascendant, des citoyens vers ses représentants, et elle circule encore moins à l'horizontale, entre les citoyens.
Mais revenons à nos réseaux : ces architectures hiérarchisées, c'est ce que l'on savait faire en 1969, et ça marchait assez bien. Seulement, en temps de guerre, si l'ennemi détruit la machine centrale, il n'y a plus de cerveau, plus de carte, et alors c'est l'ensemble du réseau qui est paralysé. La hiérarchie, la spécialisation des rôles, fait de ces machines privilégiées des cibles de choix. Ces machines, plus importantes, plus précieuses que les autres, deviennent le maillon le plus faible du réseau, et les éliminer suffit pour éliminer tout le réseau.
Les militaires demandent alors aux chercheurs de résoudre ce problème, c'est-à-dire d'inventer un réseau non hiérarchique, tel que la panne - ou la destruction par l'ennemi - de n'importe quel noeud n'empêche pas le reste du réseau de continuer à fonctionner. Tel est le cahier des charges de la DARPA, l'agence de recherche militaire qui finance ces travaux, qui aboutiront à la création des protocoles de communication (IP, TCP) qui régissent encore aujourd'hui notre internet.
L'internet se définit en effet par ses protocoles, c'est-à-dire par la grammaire des communications, les règles du dialogue entre deux machines, que tous les noeuds du réseau s'engagent à respecter. Ceci est en soi révolutionnaire. Jusque-là, un réseau se définissait plutôt par la marque et le modèle des ordinateurs connectés dessus : IBM, par exemple, avait des réseaux de gros ordinateurs, les mainframes, tous de marque IBM. Du coup, il n'était pas aussi indispensable d'expliciter les règles de la communication entre deux ordinateurs du réseau, puisqu'en général il s'agissait de machines identiques.
Dans le nouveau réseau issu des recherches financées par la DARPA (réseau appelé Arpanet, ancêtre de notre internet), au contraire, on a commencé par expliciter ces règles, sans imposer la moindre condition au matériel qui allait se trouver concrètement sur le réseau. C'est-à-dire que vous pouvez connecter n'importe quel type d'ordinateur, fabriqué dans n'importe quel pays, programmé dans le langage que vous voulez, du moment qu'il respecte le protocole du net, il pourra communiquer et échanger avec les autres noeuds du réseau.
Ces protocoles sont volontairement publics, et largement diffusés : on a d'abord gravé dans le marbre ces règles, et ensuite on a demandé aux fabricants de matériels et logiciels de fournir des ordinateurs qui implémentent et respectent ces protocoles. Les textes qui détaillent ces règles de communication, qui s'appliquent aujourd'hui encore, sont évidemment disponibles sur le net. Ils s'appellent des RFC, pour Request For Comments, et vous les trouverez sur http://www.rfc-editor.org (et sur plein d'autres sites, traduits en plusieurs langues, il suffit de taper RFC dans votre moteur de recherche préféré).
Je vous recommande par exemple de jeter un coup d'oeil à la RFC 791 (datée de 1981), qui définit le "Internet Protocol", c'est-à-dire le "IP" dans "TCP/IP". IP ne signifie pas ici Intellectual Property, mais bien Internet Protocol, le protocole d'internet. C'est le protocole de routage qui permet à une machine A d'acheminer ses messages vers une machine B, sans avoir accès à une carte globale du réseau, sans connaître les détails du chemin qui les relie ! Comment est-ce possible ?
On a abandonné l'idée d'une intelligence centrale du réseau, parce-que trop vulnérable, et on l'a remplacée par une intelligence distribuée parmi tous les noeuds. La tâche de déterminer le bon chemin entre A et B (ce qu'on appelle le routage) était auparavant dévolue à une machine centrale, douée de plus d'intelligence que les autres car munie d'une carte globale ; dans l'internet, cette tâche est effectuée par la coopération de l'ensemble des noeuds, chacun doué d'une intelligence locale, c'est-à-dire muni d'une carte de son voisinage immédiat.
En deux mots, et sans rentrer dans les détails, le noeud A connaît l'ensemble de ses voisins immédiats, et il connait quelles parties ou régions du réseau ses voisins savent joindre. À partir de là, pour acheminer un message jusqu'à B, la machine A cherche parmi ses voisins quel est celui qui connait la région dans laquelle se trouve B : quand il trouve un tel voisin C, il lui envoie le message destiné à B en lui disant "s'il te plaît, achemine-moi ça". Et le noeud C va recommencer la même opération : il accepte de travailler pour le compte de A, et il va chercher, parmi ces voisins à lui, quel est celui qui peut continuer le travail. Les noeuds A et C (et tous les suivants) coopèrent pour acheminer le message jusqu'à B.
Les protocoles de l'internet organisent ainsi les relations d'égal à égal entre pairs, et le partage du travail entre pairs. Le peer-to-peer, dont on entend tant parler aujourd'hui, c'est-à-dire les échanges de pair à pair, ou d'égal à égal, entre machines non hiérarchisées, est donc présent dès le début de l'internet, dans sa conception, et dans son fonctionnement le plus intime. On peut même dire, vu ce qu'on vient de décrire, que l'internet dans son ensemble fonctionne sur la base des mécanismes de peer-to-peer.
Les concepteurs de l'internet, et leurs commanditaires militaires, n'ont certainement pas réalisé tout ce qu'il y avait de profondément subversif dans une telle organisation. C'est d'une ironie assez savoureuse, quand on pense que ce sont les militaires, l'organisation la plus rigide, la plus hiérarchique, la plus obsédée par le contrôle, qui est à l'origine du premier réseau non hiérarchique, égalitaire, et absolument incontrôlable (par conception même).
Le réseau est profondément égalitaire, car on a vu que toutes les machines implémentent le même protocole, elles jouent toutes le même rôle : c'est un des éléments qui donne la robustesse, il n'y a pas de dépendance vis-à-vis d'une machine particulière. Le caractère local de l'intelligence, c'est-à-dire le fait qu'il suffise de connaître ses voisins immédiats, et non pas tout le réseau, c'est ce qui a rendu possible un réseau composé de millions de noeuds, et c'est aussi un élément de robustesse, qui permet de survivre à une panne localisée : si un de mes voisins arrête de fonctionner, j'acheminerai les messages en passant par les autres voisins.
C'est cette caractéristique-là, le fait que chaque machine n'a qu'une connaissance locale du réseau, qu'elle ne connaît que son voisinage immédiat, qui permet de répondre au cahier des charges initial : c'est ça qui fait que le réseau tout entier survit à la panne d'une machine, quelle qu'elle soit. Et c'est aussi ça qui va rendre ce réseau incontrôlable.
En effet, ce qui vaut pour la panne, ou pour la destruction par l'ennemi d'une machine, vaut pour la (tentative de) censure : le proverbe dit "the net routes around censorship as if it were damage", c'est-à-dire que l'internet contourne la censure comme s'il s'agissait d'une panne. Et qui dit censure, dit toute tentative de contrôler nos échanges : si je suis au point A, et que quelqu'un décide (pour quelque raison que ce soit) que je ne dois pas avoir accès au point B, si on me bloque un chemin entre A et B, alors le réseau cherchera naturellement - il a été conçu pour ça ! - un chemin alternatif, et il le trouvera.
Dans les réseaux d'avant, centralisés, contrôlés, on pouvait dire que l'intelligence était dans le centre. Il y avait au centre ces machines privilégiées, dotées de toute l'intelligence du réseau, et à la périphérie des machines moins intelligentes, incapables de faire du réseau toutes seules, dépendentes du centre. Des terminaux idiots.
Souvenez-vous du réseau téléphonique, entièrement contrôlé par l'opérateur, et avec comme terminal le combiné (et encore, celui-ci devait être "agréé PTT" !). Ou encore la télévision, avec un émetteur et des millions d'appareils (uniquement) récepteurs.
Internet a renversé cette perspective, en déplaçant l'intelligence vers les extrémités, vers les terminaux précisément, et en supprimant le centre. Celui-ci a été remplacé par les protocoles de communication, incarnés dans les RFC's.
Cette architecture révolutionnaire, où l'intelligence est dans les extrémités plutôt qu'au centre, est remarquable à plusieurs titres :
Internet a libéré le terminal, l'a rendu autonome et intelligent, et il l'a placé entre les mains des utilisateurs, c'est-à-dire des citoyens. Et on n'est pas prêts de le lâcher !
Cette situation nouvelle signifie que, lorsque vous êtes à un bout du réseau, vous ne pouvez absolument pas contrôler ce qui se passe à l'autre bout. Vous respectez le protocole de votre côté (sinon ça ne marche pas), donc il y a communication, il y a échange avec votre correspondant, mais ce qui se passe de son côté (à part le fait qu'il respecte lui aussi le même protocole) vous échappe complètement.
Les maisons de disques, studios de cinéma, les éditeurs en général, la presse, les médias, bref, tous ceux qui forment l'industrie du contenu, supportent mal cette situation : ils étaient habitués à être au centre, en position de force, de contrôle absolu des échanges, et voilà qu'on se met à échanger à notre tour, et entre nous, et sans eux !
On assiste donc, depuis quelques années, à une offensive généralisée pour reconquérir le terminal, pour le refermer, pour nous en enlever le contrôle.
Toute la propagande actuelle sur le piratage (terme qui ne figure pas, à mon avis, dans le code pénal, si ce n'est dans le droit maritime), toutes les tentatives actuelles pour nos imposer des Mesures Techniques de Protection (DRM en anglais), pour crypter les contenus, pour tatouer les oeuvres digitales, pour introduire dans nos ordinateurs de "puces de confiance" (Palladium, TCPA), etc, tout ceci ne sont que des tentatives désespérées pour revenir en arrière, au monde d'avant internet, à cette situation (confortable pour ceux qui étaient aux commandes) dans laquelle le centre contrôlait les extrémités.
C'est pour les mêmes raisons que l'industrie du contenu adore le téléphone portable : c'est encore, aujourd'hui, un terminal fermé, contrairement au PC ; De même pour la set-top box, cette boîte opaque qui devait nous enfermer l'internet dans la télévision (et bénie soit la freebox, comme dit la pub, car grâce à elle je peux avoir, au contraire, la télévision dans le PC :-) ; idem pour le livre électronique (le e-book). Un terminal fermé, c'est un consommateur captif. Le rêve !
Mais il faut en être bien conscient : OMPI, directive EUCD, DADVSI, ce qui est en jeu c'est beaucoup plus que l'industrie du disque, que les revenus de certains contribuables belges, ou que le sort des studios d'Hollywood. Ce qui est en jeu c'est la place du citoyen dans la société, et le rapport de forces avec le pouvoir économique et politique.
Internet a pulvérisé les infrastructures centralisées, et chacun de nous, avec son ordinateur et sa connexion internet, est un élément de la nouvelle infrastructure distribuée. Le pouvoir est ainsi distribué parmi nous. La force est avec nous ! Nous sommes devenus créateurs, producteurs, émetteurs, diffuseurs, acteurs, du réseau.
Internet a éliminé les intermédiaires ; dans le commerce en tout cas, tout le monde s'en est rendu compte. Mais repensez à la politique, à la presse, à l'éducation, dont on a vu plus haut qu'elles étaient aussi centralisées et hiérarchisées : là aussi, internet a éliminé les intermédiaires, et on inventé les blogs et les wikis.
Quant à ceux qui voudraient nous contrôler, quand la technique leur échappe, quand elle ne leur obéit plus, il ne leur reste plus qu'une possibilité, qui est de passer par le politique pour refaire le droit, pour ré-écrire la loi. On a vu dans la généalogie des MTP que cette confiscation du droit à des fins privées se passe en trois temps, d'abord dans les traités internationaux, puis au niveau européen, et enfin au niveau national.
Au niveau international, l'OMPI est le forum essentiel de cette bataille. On y négocie actuellement (prochaine réunion du 1er au 5 mai 2006 à Genève) un traité sur la protection des organismes de radiodiffusion (entendus au sens large, télé, cinéma, mais aussi le web !) dont je vous invite à prendre connaissance (vous trouverez ici le dernier draft du traité).
Le domainepublic.org reviendra plus longuement sur ce traité. Pour l'instant, notons simplement que pour une fois, tout n'est pas encore joué, le traité n'est pas encore signé, on peut encore éviter de revivre le cauchemar Traité sur le Droit d'Auteur -> Directive EUCD -> Projet de loi DADVSI
On est encore au début du cycle, et c'est cette année, en 2006, que ça va se passer.
Les billets comme celui-ci se nourrissent de tout ce que vois et lis dans les médias en général, et sur internet. Inversement, ils peuvent à posteriori être éclairés, ou ces analyses confirmées (ou infirmées :-) par des exemples concrets. Chaque fois que possible, je complèterai ces textes par des liens vers des ressources sur le net qui me paraissent en rapport avec le sujet, et je vous invite, ami lecteur, à m'en faire part si vous en trouvez.
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Dernière mise à jour : 15 mars 2006 Ecrivez-moi : webmaster@domainepublic.org (c) 2006, João Moreira de Sá Coutinho |
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